Collaboration spéciale Naomi Klein

Dans son nouveau livre, Tout peut changer: capitalisme et changement climatique, la journaliste militante Naomi Klein appelle l’humanité à se regrouper, à se serrer les coudes, à tenir tête pour changer la planète, même si beaucoup de mal a déjà été fait. Peut-être bien que les gens convaincus que le réchauffement global est un mensonge éhonté ne plongeront pas dans la lecture de cet essai. Et alors? semble dire l’engagée reporter. À quoi bon les attendre? De toute façon, c’est maintenant qu’il faut agir.

Tout peut changer. Tout aurait pu changer aussi. Si. Si seulement. «Si les gouvernements, y compris celui des États-Unis, avaient entrepris de réduire leurs émissions de polluants dès l’instant où le consensus scientifique sur la question climatique a émergé.» Si Obama avait saisi «l’occasion historique de stabiliser à la fois le climat et l’économie» à la suite de la crise de 2008. «Si le mouvement environnementaliste n’avait pas été aussi accommodant» à l’époque de la signature de l’ALENA. Si tout ça… «L’économie mondiale n’aurait peut-être pas connu une croissance aussi fulgurante, mais elle n’aurait sans doute pas précipité l’humanité dans le gouffre climatique aussi rapidement», écrit Naomi Klein dans son dernier essai.

Ce troisième livre, Tout peut changer, donc, auquel la journaliste canadienne a consacré cinq ans de sa vie, est aussi «le plus difficile qu’elle ait jamais eu à écrire». Mais ces phrases-là, celles où elle résume toutes ces chances manquées pour pallier la crise du climat, lui demande-t-on, étaient-elles les plus dures de toutes? Après une pause, Naomi Klein sourit et répond : «Oui! Sans l’ombre d’un doute, en fait!» Reste que, malgré ces regrets ressentis face aux échecs du passé dont elle fait état, «ceci n’est pas un livre colérique». «Le précédent, La stratégie du choc, lui, l’était! Je l’avais écrit les poings serrés! s’esclaffe-t-elle. Dans celui-ci, les seuls moments où j’ai éprouvé des émotions similaires, ce sont justement ceux où je sentais qu’on avait eu à prendre de grandes décisions, et qu’on aurait pu en prendre d’autres. J’ai inclus ces rappels dans le livre pour souligner qu’il est possible de changer le système. Que le système n’est pas comme les lois de la nature. Qu’il n’est pas immuable. Je n’ai pas revisité ces moments pour faire “Ha! Je vous l’avais dit!” mais pour montrer qu’il y avait eu une série de choix. Et qu’il y a eu des gens qui les ont faits. Ce n’est pas juste pour marquer des points. En vérité, j’ai coupé beaucoup de choses qui étaient là juste pour en marquer!» lance-t-elle avant de laisser entendre une cascade de rires.

Si elle écrit sur des sujets imposants, en entrevue, Naomi Klein rit beaucoup. Son humour se manifeste d’ailleurs tout au long des quelque 500 pages de sa dernière œuvre, par petites touches fines. À ce sujet, elle se souvient avec un sourire du temps où elle rédigeait son célèbre premier livre, No Logo : la tyrannie des marques, paru en 1999 et devenu une référence du mouvement altermondialiste. «J’étais dans la vingtaine, je tenais une chronique dans le Toronto Star, et mon style d’écriture était très narquois, très… vous savez, “chroniqueux”! Ma géniale éditrice, Louise Dennys, avec qui j’ai travaillé sur mes trois bouquins, avait noté dans les marges de No Logo: “C’est très drôle, Naomi. MAIS, le lecteur aura-t-il envie d’écouter cette voix pendant 450 pages?” Tout ça pour dire qu’en la matière, mieux vaut agir avec modération.»

Seize ans après No Logo, la journaliste n’a pas oublié cette remarque, semant ses “observations bonbons” avec parcimonie. Comme lorsqu’elle propose aux climatosceptiques du Heartland Institute de sortir les ballons et les confettis pour célébrer chaque fois qu’une législation pour le climat échoue. Ou simplement dans la seconde citation, un brin baveuse, qu’elle place en exergue de son avant-propos: «J’adore cette odeur d’émissions!– Sarah Palin, 2011»

Si Sarah P. respire avec plaisir les effluves de pétrole, le lecteur, lui, sent au fil des chapitres de Tout peut changer à quel point la crise du climat est un sujet qui éveille un éventail d’émotions. Naomi Klein elle-même, qui ne se place pas en observatrice insensible du débat, confie avoir traversé, en le creusant, un cocktail fait d’angoisse, de peine, de panique. Au départ, c’est même le déni qui a caractérisé sa quête. Elle ne le cache pas: elle ne voulait pas aborder la question du changement climatique. Puis, dit-elle, elle n’a plus pu détourner les yeux. «Je pense que, lorsqu’on essaye très fort d’éviter un sujet, il y a un soulagement qui vient lorsqu’on se décide, enfin, à en parler, remarque-t-elle. Reste que la raison pour laquelle je confie toutes ces choses personnelles dans le livre, ce n’est pas parce que je pense que mes expériences sont universelles, mais bien parce que je crois qu’aborder ce sujet d’un angle personnel permet de créer un espace où tout le monde peut penser à sa propre vision de la chose. À comment cela le touche. Atteint son cœur.»

«Le problème à Hollywood, c’est que c’est toujours l’individu solitaire qui sauve la mise. Après tout, ça fait des histoires formidables, non? Mais même si ces films ont l’avantage de parler de résistance contre la machine, ils n’ont rien à voir avec la vraie façon dont les sociétés sont changées. Les sociétés sont changées par des mouvements, des soulèvements collectifs. Pas par des héros solitaires. Peu importe à quel point ils sont forts.»

Mais bien sûr, tout comme les expériences, les perceptions ne sont guère universelles. Ainsi, le bouleversement qu’a ressenti l’écrivaine-activiste en explorant la question du réchauffement planétaire se traduit autrement chez ceux qui nient l’existence même du changement climatique. Une chose dont elle parle, d’ailleurs, mentionnant le fiel qui se déverse dans les sections «Commentaires» des articles traitant du sujet. Elle nous donne l’exemple de Stan Cox, un généticien des plantes qui a signé l’essai Losing Our Cool, dans lequel «il s’est positionné contre l’utilisation abusive de l’air climatisé, se désolant que l’invention ait signé la fin de la “culture de la véranda”, les voisins ne se réunissant plus dehors pour échapper à la chaleur, mais se terrant chez eux, dans leurs pièces rafraîchies par la clim». «Quand son livre est paru, Stan a écrit un papier pour le Washington Post, The Case Against Air Conditionning, en liant le recours exagéré à l’air climatisé au changement climatique. Par la suite, il m’a montré tous les courriels haineux qu’il a reçus. Je n’ai JAMAIS vu une chose pareille! La quantité de vitriol…! Un gars lui avait même écrit: “Vous arracherez mon thermostat de mes mains froides et mortes!” C’est là que j’ai réalisé que ce débat n’est pas une question de science. C’est une question d’identité.»

***

Dans les derniers chapitres de Tout peut changer, le vécu de Naomi Klein fait écho au thème qu’elle a creusé avec force détails. Elle raconte notamment ce «syndrome de pré-perte» caractérisé par la «crainte d’une catastrophe écologique imminente» qui l’a atteinte. Elle dit ainsi avoir été «incapable de voir un cours d’eau sans imaginer la pellicule huileuse à sa surface». Ou encore, s’être imaginée en «vieille femme flétrie par les années, décrivant ce poisson magnifique [qu’est le saumon] à un enfant vivant dans un monde d’où cette espèce aurait disparu». («Oh mon Dieu! C’est TELLEMENT déprimant!» pouffe-t-elle quand on lui cite ces extraits.)

Dans l’essai, la reporter revient aussi sur la peur ressentie face au changement climatique et à ses conséquences pour l’ensemble de la planète. Une peur qui, écrit-elle en introduction, peut soit nous tétaniser, soit nous faire avancer. «La peur est un réflexe de survie, elle nous fait courir, elle nous fait faire des bonds en avant, elle nous donne une force surhumaine.»

Les superhéros, pourtant, Naomi Klein n’y croit pas. Même si ces êtres pullulent dans les films à grand déploiement postapocalyptiques qui connaissent une popularité monstre. «Elysium, 2012, Snowpiercer…. énumère-t-elle. Oh! J’ai vu qu’il y en a un nouveau – j’oublie le titre – où les humains sont même obligés de quitter la Terre!» Tous des longs métrages qui dépeignent un monde désertique, dont les ressources ont été éradiquées. «Je crois qu’en un certain sens, c’est encourageant. Car la prémisse atteste que nous sommes sur une route suicidaire! Cela dit, je pense que nous avons passé le point où c’est subversif de montrer ce type d’histoire et de penser que ça va nous réveiller. Si on avait eu à se réveiller grâce à ces films, il y a longtemps qu’on l’aurait fait!»

Elle remarque aussi que la série des Hunger Games, qui compte des millions de fidèles, va dans le même sens. «Katniss est une héroïne rebelle. Elle se bat pour tout le monde. Mais c’est seulement elle qui le fait. Ce sont juste ses habiletés qui sont mises de l’avant. C’est d’ailleurs une chose que Hollywood fait affreusement mal: montrer le changement social à travers des mouvements de masse. Même en ce qui a trait aux documentaires! On y suit toujours juste un ou deux individus.»

Mais il faut dire que, pour Hollywood comme pour tout le monde, parler de changement climatique est une chose délicate. Trop longtemps, dit Naomi Klein, on a laissé les climatologues, les scientifiques sonner l’alarme, se dépatouiller seuls avec cette mission. Des êtres comme le professeur et spécialiste de la fonte des glaciers Lonnie G. Thompson, qui sortent dans les médias par conscience professionnelle, «convaincus du danger réel et immédiat du réchauffement pour la civilisation», écrit-elle. Des gens qui «ne sont guère portés sur l’envolée lyrico-apocalyptique» et qui, comme le rapporte Naomi Klein dans le livre, «seraient beaucoup plus à l’aise à travailler dans leurs laboratoires ou à recueillir des données sur le terrain qu’à donner des interviews à des journalistes ou à témoigner devant des commissions parlementaires». «On leur en a mis beaucoup sur les épaules, confie-t-elle. Mais je pense que, [dans cette lutte], on a besoin de tout le monde. On a besoin des politologues, des sociologues, des féministes, des psychologues, des artistes. De. Tout. Le. Monde! Les climatologues font leur boulot. Nous devons maintenant faire le nôtre.»

Naomi Klein
Tout peut changer
Lux éditeur
Traduit de l’anglais par Geneviève Boulanger et Nicolas Calvé. En librairie.

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