Katrin Ribbe/Collaboration spéciale Tartuffe de latroupe Schaubühne

La troupe berlinoise de la Schaubühne dissout le comique bon enfant de Molière au vitriol dans la relecture sur acide qu’il fait de son Tartuffe. Grinçante et sulfurique, cette adaptation gratte la plaie d’une époque en perdition pour laquelle le fanatisme fait office de planche de salut.

Le Tartuffe interprété par Lars Eidinger n’est plus le bondieusard faussement drapé de vertu dessiné au XVIIe siècle par l’enfant terrible de la comédie française. L’Ancien Testament tatoué au corps, il devient l’incarnation d’un Christ vengeur et inflexible, mû par une foi inébranlable dans le message biblique qui récompense les justes et châtie les pécheurs.

Le metteur en scène Michael Thalheimer, en ponctuant le texte original de différents versets tirés des évangiles, donne une dimension idéologique bien précise à son Tartuffe. «Heureux les affligés, car ils seront consolés! Heureux ceux qui ont faim et qui ont soif de justice, car ils seront rassasiés!» : le zèle cru avec lequel le dévot hurle ces passages répond étrangement à celui dont font preuve les prêcheurs d’aujourd’hui imbus de leurs certitudes.

Ce Tartuffe idéaliste et fascinant contraste avec la famille délurée et décadente du patriarche Orgon. Grotesques caricatures, tous les membres de ce clan sont joués sur le ton de la farce : des enfants pleurnichards et capricieux jusqu’au beau-frère Cléante sans prestige et envieux, aucun n’attire la sympathie lorsque le malheur frappe à leur porte. Voulu comme un miroir de la famille petite-bourgeoise moderne, le clan d’Orgon, pétri d’insignifiances, rend la dévotion de Tartuffe particulièrement séduisante…

C’est d’ailleurs là que réside toute l’actualité de cette adaptation façon Schaubühne : à l’heure où des enfants se jettent dans les bras d’idéologie radicale et nihiliste, la pièce questionne ce que nos sociétés hédonistes proposent à sa jeunesse assoiffée d’idéal et de droiture morale.

Les masques ne sont donc plus sur les visages que l’on pense alors que se brouille, tout au long de la pièce, la ligne imaginaire qui sépare le bien et le mal. Et à la fin, alors que tous tentent de fuir le courroux de Tartuffe en s’accrochant comme ils peuvent aux parois de l’immense décor pivotant, l’impression d’une inéluctable apocalypse jaillit. Et tous repartent tartuffés, public compris…

Tartuffe, de Molière
Au Monument-National
Dans le cadre du FTA
Ce soir et demain

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