«La beauté de la nature. La beauté du ciel. La beauté des gens.» Voilà les trois forces de l’Abitibi-Témiscamingue, qui ont attiré la coproduction suisso-québécoise Miséricorde dans la région.

Lorsqu’on arrive ce matin-là dans la réserve autochtone de Lac-Simon, à une trentaine de kilomètres de Val-d’Or, le ciel est gris, lourd de nuages. En contraste total avec les sourires accueillants des gens du coin.

Dans la salle communautaire où se prépare le bingo du soir, le technicien en imagerie numérique Lucien Keller nous montre des rushes du film, tournés les jours précédents. Un motel. Un camion. Leurs reflets dans une flaque d’eau. Des scènes sur la route. Un accident sur l’accotement. Un homme qui demande: «Vous avez des pistes?» Une policière, de dos, qui répète: «On fait tout notre possible, Monsieur. On fait tout notre possible.»

Le tout est baigné de tonalités kaki, gris, bleu vif. «On a la chance de travailler avec une équipe-caméra vraiment hallucinante, lance la comédienne Evelyne Brochu. Filip Zumbrunn, le directeur-photo, est ma-la-de!»

«C’est beau, hein? ajoute son collègue à l’écran, Jonathan Zaccaï. Non, mais visuellement, il y a des moments in-cro-ya-bles, déjà!»

Dans leur roulotte parquée à côté du supermarché du village, les deux acteurs sont d’humeur joyeuse. Zaccaï nous propose même une imitation de Francis Cabrel, en prenant son plus bel accent du Sud: «Ah, d’accord, d’accord!»

L’interprète belge, qu’on a notamment vu dans le puissant Élève libre de Joachim Lafosse, souligne que cet endroit du Québec où il est venu tourner pendant plusieurs semaines et où «il se sent bien», en est aussi un où il n’a «vraiment aucun repère». «Je peux me perdre mentalement, géographiquement. Il y a là, je trouve, un dépaysement qui nous atteint.»

Il y a aussi une nature, d’une beauté brute, rugueuse, qui a attiré l’équipe. Notamment Guillaume Bilodeau, recherchiste de lieux de tournage, qui se souvient qu’il y a deux ans, il est parti sur la route avec le réalisateur, Fulvio Bernasconi, et le scénariste, Antoine Jaccoud. «L’Abitibi, c’est une découverte, observe le sympathique Montréalais. Tout le monde est super gentil, tout le monde dit oui à tout. On veut tourner telle date. On veut faire telle affaire. Pas de problème! À Montréal, les gens sont un peu blasés, plus stressés, ils ont moins de temps, ça les dérange plus. Il faut les travailler différemment pour pouvoir faire les films et les images qu’on veut. Ici, c’est smooth

«Je ne vais pas commencer à faire de la philosophie à deux balles sur votre territoire, mais c’est comme si le vrai peuple et la vraie terre, ils étaient ici.» – Jonathan Zaccaï, acteur

Bien que l’action de cette coproduction, au départ, n’ait pas eu de lieu précis (si ce n’est «le nord du Québec»), le choix s’est finalement, et rapidement, posé sur Val-d’Or. «Quand nous sommes arrivés ici, ça nous a frappés, remarque Guillaume. C’est une ville avec une certaine énergie. Avec un caractère un peu plus, disons, far west.»

L’idée du far west étonne peut-être, mais elle ne vient pas de nulle part. Car Miséricorde, récit teinté d’accents de thriller et de drame, se veut… «un western métaphysique», comme le remarque joyeusement le producteur suisse Jean-Marc Frohle avant d’éclater de rire. «C’est très ambitieux!»

Pourtant, qu’on se rassure, le traitement n’a rien de folklorique ou de «ouuuuh, le Québec». Il ne fallait pas; l’équipe ne voulait pas. «Ah non, surtout pas! Ça, c’est la hantise! Si on rentre là-dedans, on a raté le film! C’est tout sauf ça!» s’exclame Frohle.

Il dit d’ailleurs, comme ses collègues, que la préparation a été longue. Que la production n’a pas «rogné sur les préparatifs», une «fausse économie très courante» en cinéma, selon lui. Dresser un portrait à distance façon Wikipédia – Googlemap – Yahoo Image de l’Abitibi? Ish. Non, non, non. Merci.

«On a fait des repérages très précis, très détaillés, assure-t-il. On a rencontré les gens, on a beaucoup parlé avec eux. Pour adapter le scénario. Pour s’imprégner. Parce qu’une région, ça vit, ça émet des choses. Le film sera réussi si on n’a pas un regard touristique, lointain, ethnologique. Si on est dedans, quoi!»

«On voulait faire quelque chose de réaliste, de précis, éviter le kitch», confie à son tour le réalisateur Fulvio Bernasconi. Sortir de la carte postale imaginaire, de l’idée «ours, poutine, caribou, ski-doo». «On avait besoin d’un paysage puissant, qui soit presque un antagoniste pour le protagoniste. Ce qu’on cherchait, ce n’était pas la beauté classique du Canada comme on se l’imagine en Europe. Mais plutôt la grandiosité et la dureté du paysage de l’Abitibi.»

Du coup, vous tournez un long-métrage dur aussi? «Hmm… Je pense que c’est un film avec de grands conflits moraux. De grands drames. Dur, oui, mais qui à mon avis laisse de l’espoir sur la fin.»

Et ça fait du bien, note le coproducteur québécois Nicolas Comeau, qui aime l’échange culturel, l’élargissement des horizons. Le cinéma, pour lui, sert à ça: sortir de la ville, de soi, s’ouvrir à l’autre, voir ailleurs. «Les histoires qui se passent dans des quatre et demi du Mile-End, c’est bien. Mais il y a autre chose.»

«Je ne voulais pas que le film soit perçu – d’aucune façon! – comme une perspective d’homme blanc européen sur une réalité nord-américaine typique. Je ne voulais pas que ce soit ça du tout!» – Nicolas Comeau, producteur

«Je trouve qu’avec ce film, on entre dans des lieux où on ne va pas fréquemment. Même dans notre propre cinématographie, approuve Evelyne Brochu. On est dans une communauté autochtone et dans le monde du camionnage, des pourvoiries… Quand le cinéma permet d’aller à des places où on ne va pas, c’est toujours heureux.»

Et il faut dire que l’actrice trentenaire a également été à des places où elle «ne va pas» habituellement. Ainsi, la «mère monoparentale, qui fait son possible» qu’elle incarne dans Miséricorde est probablement «le personnage le plus éloigné» d’elle-même de toute sa carrière. «Possiblement aussi avec le destin le plus tragique! ajoute-t-elle. Tom à la ferme, c’était quand même loin, mais il y avait une certaine urbanité. Là, c’est vraiment différent. Il y a quelque chose d’extrêmement viril, de mécanique, de brut… doublé d’une extrême finesse.»

«Finalement, d’assez proche de moi!» blague Jonathan Zaccaï avant d’ajouter que lui, il possède quelques repères… côté personnage. «C’est la sixième fois que je joue un flic!» s’amuse-t-il, notant qu’on peut toutefois jouer «600 sortes de flic différentes». Celui qu’il personnifie dans Miséricorde se trouve à être «un policier suisse, un mec qui n’a plus grand-chose à perdre». En Abitibi, il mène l’enquête, «sa dernière, d’une certaine manière», pour trouver le coupable d’un délit de fuite. «C’est un personnage qui éclaire. Qui agit comme une lampe sur les événements. C’est le gars qui fait en sorte que les choses avancent, mais qui n’est pas lui-même raconté. C’est intense tout le temps. Si je devais en parler en touches impressionnistes, je dirais que ce film est très puissant. Très tragique. Et très sensible.»

*

Ensemble
«Ma première expérience de cinéma, c’était Guibord s’en va-t-en-guerre, avec Patrick Huard. J’ai hâte que le film sorte! J’ai hâte de le voir! Je n’ai même pas vu mon premier film, pis je suis déjà dans un autre!» s’esclaffe Micheline Anichinapeo.

La résidante de Lac-Simon, qui a joué dans le nouveau long métrage de Philippe Falardeau donc (à paraître cet automne), agit sur le plateau de Miséricorde à titre de consultante spirituelle. «J’apparais aussi à la caméra, explique cette dame chaleureuse. C’est moi qui m’occupe du rituel avec la sauge. Et dans ma vie, c’est ce que je fais aussi.»

Grand-mère de 19 petits-enfants («Je suis une femme très occupée! rigole-t-elle), Mme Anichinapeo souligne à quel point ses jeunes sont contents («Ils trouvent ça super que leur kokom fasse des films!») et à quel point aussi «c’est un bonheur», pour elle, de voir un tournage dans sa communauté. «Ça impressionne beaucoup les enfants. Ils sont curieux. Les adultes aussi. Je ne peux pas trop m’approcher d’eux, parce que je suis déjà occupée dans mon rôle, mais je leur fais des bye bye!»

«J’ai l’impression que la communauté est partenaire du film. Vraiment», remarque le scénariste suisse, Antoine Jaccoud, un ancien journaliste qui a notamment signé le scénario de L’enfant d’en haut d’Ursula Meier. «Politiquement, moralement, je suis content de ça. Je suis très sensible à ces questions.»

«Récemment il y a eu le film L’empreinte. Et 3 histoires d’Indiens, rappelle à ce sujet Evelyne Brochu. Et collectivement, avec ce qu’il se passe avec la Commission de vérité et de réconciliation, on se rend compte que non seulement on est frères et soeurs sur le même territoire, mais qu’on ne se visite pas. Ça prend une volonté. Que je n’avais peut-être pas assez. Je saisis donc à bras le corps cette ocassion! Quand je suis arrivée dans la communauté, j’ai senti… une sorte de… de parenté. De magie dans l’air. De collaboration très évidente.»

Miséricorde
Présentement en tournage
Sortie prévue: 2016

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