Collaboration spéciale Brenda Myers-Powell réconforte les femmes en difficulté de Chicago à grandes doses d’amour et d’écoute.

Depuis les années 1980, la Londonienne Kim Longinotto tourne des documentaires. Loin d’être devenue insensible ou blasée à force de raconter des histoires dures et poignantes, la cinéaste confie que chaque expérience la transforme. Profondément. Ainsi, son nouveau film, Dreamcatcher, lui a non seulement «procuré un mélange de joie, de tristesse et de colère», mais il lui a également fait connaître «le bonheur de mettre son passé derrière soi. De reconnaître ses erreurs. Puis d’avancer.»

Dreamcatcher, c’est un film sur Brenda Myers-Powell. Mais c’est surtout un film sur le changement. Sur cette force qui nous pousse, un jour, à laisser notre passé, nos idées tristes et moches et nos moments moins heureux derrière nous, puis à avancer.

Documentariste qui en a vu, connu et vécu d’autres, Kim Longinotto raconte depuis toujours l’histoire de personnages qui font bouger les choses. Qui défient les statistiques, bouleversent les idées reçues.

À 63 ans, la cinéaste britannique cumule une filmographie où les femmes fortes et les insoumises sont à l’honneur. Son nouveau long métrage s’inscrit dans la tradition.

On y suit l’héroïne susmentionnée, Brenda Myers-Powell. Avec son charisme, ses paroles apaisantes et sa grande écoute, cette dame à l’aura de star parcourt les rues de Chicago en prêtant l’oreille à celles qui traversent des moments difficiles. Ces rues, Brenda y a vécu et y a travaillé pendant 25 ans, accrochée à la drogue, subissant la violence de son souteneur et de ses clients. «Je sais ce que tu ressens, je l’ai déjà ressenti aussi», répète-t-elle souvent à celles qu’elle recueille dans son auto le temps d’une confidence, d’une discussion réconfortante.

C’est, du reste, fréquemment au volant que Kim Longinotto l’a filmée. Pour bien sentir l’environnement, l’extérieur chicagoan, les coins de la Ville des vents qui défilent pendant que la protagoniste s’arrête pour distribuer des préservatifs, donner un câlin, s’enquérir : «Tout va bien? T’es sûre?»

Ce procédé permet à la réalisatrice vétérane d’illustrer cette idée «de rouler, d’aller de l’avant» qui lui est si chère. Mais aussi, plus simplement, de montrer que «c’est réellement là que se trouve le bureau de Brenda». Que c’est là qu’elle rencontre les femmes épuisées, en détresse. Celles qui, comme Marie, veulent changer de vie, entrer en cure de désintox. Qui sont prêtes à le faire, mais manquent de ressources.

«Brenda n’a pas d’autre endroit où les accueillir que sa voiture, raconte Kim L. Ces moments où j’ai pu lui parler, où elle a pu se raconter, c’était là, sur la route. C’étaient des instants précieux.»

Ces instants, additionnés à tous ceux qui font le film, ont mérité à la réalisatrice londonienne le World Cinema Directing Award au Festival de Sundance, en janvier dernier. Et si Dreamcatcher a touché des gens de tous les horizons, c’est peut-être aussi parce que, comme elle le remarque, «cette histoire parle un peu de nous tous». «Nous nous sommes tous déjà sentis vulnérables. Délaissés. Comme si personne ne nous écoutait.»

C’est d’ailleurs pour éviter que d’autres jeunes femmes de sa métropole se sentent ainsi que Brenda Myers-Powell tient un «club pour les filles» dans une école secondaire, après les cours. Elle y parle de sexualité, de l’importance de se protéger, de consentement. Dans un passage bouleversant du documentaire, ces étudiantes auxquelles elle prodigue des conseils commencent à se confier sur les abus qu’elles ont subis. L’une après l’autre… La séquence est extrêmement difficile à regarder. Mais «c’est en parlant de ces choses qu’on peut briser le cercle», dit la cinéaste.

**
Si, depuis la première du film, certains critiques ont qualifié Brenda Myers-Powell de «sainte», c’est pourtant son imperfection, et toutes ses failles, qui en font une figure si inspirante. Kim Longinotto ne cache d’ailleurs pas les défauts de sa protagoniste dans le film. De toute façon, croit-elle, les gens parfaits ne sont pas inspirants. Juste… meh, parfaits.

«Ce n’est pas un documentaire sur des problématiques sociales. C’est un documentaire qui nous montre que nos vies évoluent constamment et que nous ne cessons jamais de nous transformer. Filmer l’histoire de Brenda m’a permis de croire que tout le monde peut changer. Que nous en avons tous la possibilité.» – Kim Longinotto

Ainsi, Brenda, qui «change de personnalité quand elle change de perruque», se montre fréquemment enjouée, fonceuse. Mais parfois aussi, quand elle se retrouve seule, la star de Dreamcatcher est d’humeur ombrageuse, découragée, irritée. «J’adore le fait que, même lorsque, le matin, elle se sentait triste et déprimée, elle était capable d’entrer quelques heures plus tard dans une classe pleine de jeunes et de s’exclamer en tapant des mains : “Allez tout le monde! Vous pouvez y arriver! Regardez! Je suis là pour vous!”»

Ce sont des scènes comme celle-là que Kim a «a-do-ré filmer». Il faut dire au passage que, malgré les sujets difficiles qu’elle explore dans son œuvre, la cinéaste «a-do-re» plein de choses. Elle dégage une impression de bien-être, de chaleur perpétuelle durant notre discussion, s’exclamant à maintes reprises : «I love her! I love him! I love that scene

Ce que Kim Longinotto aime-love également? Ces films où les personnages traversent un bouleversement qui leur permet de se métamorphoser, de ressortir sous un autre jour. Comme le drame allemand La vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck. Ou le film franco-suisse L’enfant d’en haut, d’Ursula Meier. Pas que ses goûts en matière de septième art la poussent seulement vers le cinéma indépendant européen, non. «J’ai a-do-ré Mad Max! C’était génial. Mais au fil du récit, Max ne change pas. Il n’enlève jamais son masque. Bon, le masque physique, oui, mais pas l’autre», le métaphorique. «C’est comme Spiderman. Il sera toujours Spiderman. Brenda, elle, nous montre son vrai visage. Elle nous laisse voir derrière le rideau. On voit ses défaites et on voit ses triomphes.»

«C’est pour ça qu’on l’adore, enchaîne la cinéaste. Elle a une jolie maison en banlieue, un mari fabuleux. Mais quand je la filmais, par exemple, au match de football de son garçon adoptif, beaucoup de parents lui demandaient : “Pourquoi est-ce qu’une caméra vous suit?” Et elle répondait simplement : “Parce que pendant 25 ans, j’ai vécu dans la rue, j’ai été toxicomane et prostituée.” On voyait l’étonnement dans leurs yeux. Certains s’éloignaient d’elle; d’autres la prenaient dans leurs bras. Elle n’a pas honte de son passé. Et le fait qu’elle l’assume, c’est le plus beau cadeau qu’elle m’ait donné.»

Dreamcatcher
Présenté dans le cadre de Docville
Par les RIDM
Au Cinéma Excentris
Jeudi à 20h

Aussi dans Culture :

blog comments powered by Disqus