Collaboration spéciale Catherine Lafrance

Laura court pour survivre. Éric a perdu l’envie de vivre. Et Joe veut, enfin, changer de vie. Dans son nouveau roman, Catherine Lafrance suit ces trois personnages. Jusqu’à la chute.

Quittant la réserve qui l’a vu naître, Joe pense donner un coup de pouce à son destin, même si de la chance, il n’en a jamais vraiment eu. Hanté par la perte de sa femme, de son frère et de son meilleur ami, Éric souhaite, quant à lui, mettre un terme à son existence. Toujours sous le choc d’un deuil qui l’a poussée à laisser derrière elle tout ce qu’elle a perdu et tout ce qui lui restait, Laura se demande si elle l’est toujours, vivante.

Après nous avoir amenés à Yellowknife et nous avoir fait traverser La saison froide, puis nous avoir entraînés dans le Grand Nord pour assister au Retour de l’ours, Catherine Lafrance, journaliste pour Radio-Canada – CBC et scénariste ayant collaboré à la renommée télésérie Vertige, choisit pour décor la Ville Reine. Une ville où elle habite, quand elle n’est pas à Montréal, et où ses trois protagonistes, complexes et marqués, traversent l’existence presque en fantômes, tentant d’oublier la douleur du passé. Sans pour autant y arriver tout à fait. Entretien.

Au fil de votre roman, à divers moments et en diverses circonstances, vos personnages se «surprennent à sourire» ou «se surprennent à rire». Est-ce une chose que vous vouliez d’emblée utiliser, un trio de protagonistes pour qui le bonheur est un étonnement?
Oui, car je les ai plongés dans quelque chose d’extrêmement difficile; dans le deuil d’êtres proches. Je pense que, quand on traverse ça, on se surprend à recommencer à être heureux, on se surprend à recommencer à vivre. Le bonheur finit par revenir plus ou moins, selon les gens et selon la gravité des événements… Dans mon métier de journaliste, je suis souvent confrontée à des drames, et quand je vois des personnes qui sont capables malgré tout de continuer à vivre, je les trouve toujours courageuses.

En se rappelant leur deuil, les proches qu’ils ont perdus, les personnages utilisent une expression particulière. Ils parlent de CETTE douleur en majuscules, de «cette date», de «cette journée». On se souvient à quel point, quand des moments tragiques surviennent, les adjectifs démonstratifs prennent une autre signification…
Oui… Ce sont des références. Et toutes les références dans notre vie sont soit heureuses, soit pénibles. Dans leur cas, c’est terrible.

Quand Laura met des mots, pour la première fois, sur son deuil et qu’elle «raconte son histoire, la sort d’elle», comme vous l’écrivez, vous dites qu’«elle se sent en paix». Et on sent, nous aussi, un grand soulagement. Est-ce que vous vous êtes sentie ainsi en l’écrivant également?
Je pense qu’écrire un roman, c’est se plonger au cœur des émotions. Qu’on les ait vécues ou pas, il faut faire comme si on les ressentait. J’imagine que c’est un peu comme un travail de comédien. Quand il reçoit le texte, il se plonge au cœur de l’émotion et finit par la vivre. Moi, je passe par les émotions de mes personnages pour les décrire.

Vous parlez du travail de comédien. Il est, dans le roman, beaucoup question d’images; les images qui reviennent «comme des flashs». Des images contre lesquelles on lutte, d’autres qu’on garde, d’autres qui, «parfois, reviennent sur la pointe des pieds». Voyez-vous des images, des flashs, quand vous écrivez?
J’essaye de me plonger dans l’ambiance pour écrire, d’imaginer ce que les personnages perçoivent. J’essaie d’être à leur place, et donc de ressentir, de sentir, de palper, de voir, presque, ce qu’ils voient. Je crois beaucoup à une certaine mémoire physique. C’est pour ça que je décris tant les lieux, les choses. Parce qu’un souvenir n’est pas complètement désincarné. Une émotion non plus. Ils ramènent toujours à un lieu, à une personne, à une voix, à une couleur, à une douleur. Tout ça est entremêlé. Les choses qu’on ressent ne sont pas détachées les unes des autres.

«Isabelle Richer, c’est une amie à moi depuis 25 ans. Son accident m’a bouleversée… Mon autre amie, Renée, s’est enlevé la vie cet été. J’ai pensé que je devais absolument leur dédier ce livre.» – Catherine Lafrance, qui dédie son nouveau roman, Jusqu’à la chute, à «deux de ses amies. Isabelle qui a survécu à un grave accident de la route et Renée qui a décidé qu’elle était arrivée au bout de la sienne.»

Les arômes sont très présents aussi. Qu’ils soient réconfortants ou oppressants. Vous écrivez à un moment «Si la douleur avait une odeur, elle serait fétide.» C’est aussi quelque chose que vous souhaitiez évoquer, les odeurs liées aux souvenirs?
C’est un peu la même chose : la mémoire se décline de plusieurs façons. Personne n’est purement cérébral! Même si on pense l’être, même si on VEUT l’être, notre corps ressent des choses avant notre cerveau! Et il nous l’indique. Il y a plusieurs façons de ressentir les émotions, mais on ne décide pas qu’on va en ressentir une. C’est le corps qui décide, c’est la mémoire, c’est une autre dimension de nous-mêmes. Et elle vient d’une phrase qu’on entend, d’une odeur, d’une image, d’un souvenir. De tout ça.

Votre héroïne remarque, à un moment, que «le temps ne fait rien oublier.» Donc, vous partagez son point de vue?
Oui! Même si on veut enfouir des souvenirs dans notre mémoire, je pense que le corps les réveille. Dans ce cas-ci, ce sont des souvenirs douloureux, mais il pourrait s’agir de bons souvenirs aussi.

À la toute fin de l’histoire, dans un moment crucial, vous faites apparaître «un jeune caméraman surnuméraire». On imagine que c’est un clin d’œil à votre métier de journaliste et à l’état actuel de l’information…
Bien sûr. Parce qu’on peut rarement mettre dans une même phrase les mots «jeune», «caméraman» et «permanent»! Ça ne se fait plus! C’est presque un métier en voie de disparition… Donc oui, c’est un clin d’œil à mon métier, à l’état des choses dans le métier de façon générale. Très franchement, je trouve que la situation est difficile pour les jeunes en ce moment…

Il est question dans votre livre de la deuxième chance qu’on reçoit parfois; de celle qui «n’arrive pas tous les jours». Un thème qu’il vous importait d’approfondir?
C’est un peu l’histoire dans l’histoire. L’histoire souterraine. Ceux qui vont finir par avoir droit à une deuxième chance et à un moment de bonheur, ce sont ceux qui ont des amis, qui sont choyés, qui fonctionnent très bien dans la société dans laquelle ils sont, qui ont les moyens de chercher de l’aide. Mais celui qui est un misfit, qui vit dans la marge et dans la misère depuis toujours, qui n’a pas assez de mots, qui est seul, qui vient de loin, n’aura pas cette chance. C’est un peu le message sous-jacent du roman : on ne peut pas fermer les yeux sur la misère de ces gens qui n’ont pas de ressources, qu’on n’aide jamais et qu’on laisse de côté.

Infos
Jusqu’à la chute (Aux éditions Druide)

Catherine Lafrance sera au Salon du livre de Montréal samedi de 14h à 15h et dimanche de 11h à midi.

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