Lazlo Nemes/Sony Géza Röhrig joue le rôle de Saul dans Le fils de Saul

Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes et Golden Globe du meilleur film étranger, catégorie dans laquelle il est aussi en nomination aux Oscars, Le fils de Saul raconte le quotidien d’un membre des Sonderkommando, ces déportés juifs chargés d’accompagner les leurs vers la mort dans le camp d’Auschwitz. Métro a rencontré le réalisateur hongrois László Nemes, 38 ans, dont c’est le premier film, et sa scénariste, la Française Clara Royer.

Votre film reste dans la tête longtemps après la projection. Quel est le plus beau compliment que vous ayez entendu à son sujet?
László Nemes : Ce que vous venez de dire (sourire). Un de vos confrères m’a raconté qu’en sortant du film, il était très perturbé, et même pas très content. Un jour après, il s’est pris la claque de sa vie en y repensant. Parce que le film avait continué à travailler dans son cerveau.

À l’inverse, vous avez entendu ou lu des choses moins sympathiques?
L.N. : J’évite, mais je sais qu’il y a des attitudes dogmatiques vis-à-vis des choses qu’on montre dans le film… Ce qui prouve qu’il fallait les montrer. Ceux qui résistent encore sont la raison pour laquelle on a fait Le fils de Saul.

Le dogmatisme dont vous parlez, c’est l’idée qu’il ne faudrait pas filmer les camps de la mort?
L.N. : Le dogmatisme vis-à-vis de la Shoah voudrait qu’on l’enferme dans les pages des livres d’histoire, que ce soit un mythe, un tabou, pour justement ne pas en parler. Empêcher que les gens puissent ressentir dans leur chair quelque chose de l’expérience concentrationnaire. C’est un mécanisme de défense compréhensible. Et mon but, c’était justement de créer des fissures. L’autre forme de dogmatisme que je voulais combattre, c’est celui qu’on retrouve dans une certaine manière de faire des films sur la Shoah, tous ces drames historiques qui canalisent les sentiments, les questions morales pour rassurer le spectateur.

Ça veut dire que vous n’aviez jamais vu de «bonnes» fictions sur la Shoah? Schindler’s List, par exemple, qu’en pensez-vous?
L.N. : Pour moi, c’est un film très intéressant qui pose énormément de problèmes. Mon film, c’est l’inverse de Schindler’s List. Parce que Schindler est un film de survie. D’exception. Or, c’est un mensonge. La vérité, la règle des camps, c’était la mort. C’est ça que l’Europe post‑
holocauste n’a jamais accepté.

«Longtemps les cinéastes ont obéi à une mécanique de survie. Comme toute l’Europe en vérité. Aujourd’hui, c’est justement parce que la distance historique devient de plus en plus grande, sans parler du dogmatisme [vis-à-vis de la Shoah], qu’il était important de revenir au cœur de l’expérience.» – László Nemes, quand on lui demande s’il pense faire partie d’une génération qui a suffisamment de recul pour faire un film comme Le fils de Saul

 

Où avez-vous tourné, et jusqu’où avez-vous reconstitué le camp d’Auschwitz?
L.N. : On a tourné dans la banlieue de Budapest. Avec notre chef décorateur, on a recréé la logique d’un four crématoire. Peut-être que telle ou telle pièce n’était pas disposée comme dans le film. Mais on a tout fait pour être fidèles à l’organisation, la hiérarchie, le rôle des uns et des autres. On a fait extrêmement attention, avec l’aide de conseillers historiques très solides, pour savoir quelles libertés on pouvait prendre ou pas.
Clara Royer : On a parlé avec des historiens spécialistes des Sonderkommando en France, comme Philippe Ménard, et en Israël, comme Gideon Grief, qui a rencontré des survivants pour un livre de témoignages très factuel intitulé We Wept Without Tears. Cinq survivants y expliquent combien d’heures par jour ils travaillaient, à quelle heure ils mangeaient…

Le film raconte le destin d’un homme en particulier, Saul. A-t-il existé, de près ou de loin, tel qu’on le voit?
L.N. : Saul vient de nulle part. On ne l’a pas trouvé dans les documents historiques, si c’est le sens de votre question. Il incarne l’idée centrale du film, celle de montrer un homme qui est censé brûler son peuple, mais qui ne pense qu’à une chose: enterrer le corps d’un petit garçon.
C.R. : Parce que c’est ce qui fait qu’il est encore un être humain.

L’extrême droite et des partis néonazis prospèrent un peu partout dans l’Europe actuelle. Le fils de Saul, c’est une forme de militantisme? Un film engagé?
L.N. : Disons que j’ai un avis sur l’état du monde, c’est certain. J’exprime des inquiétudes sur la civilisation actuelle.

C.R. : Le fils de Saul est un film contemporain. Il s’adresse au public de maintenant.
L.N. : Après, c’est aux commentateurs de dire s’il s’agit d’un film militant. Pas à moi.

Pensez-vous qu’il faudra montrer Le fils de Saul dans les écoles?
L.N. : Je pense que oui.
C.R. : Une de vos consœurs qui a été enseignante nous expliquait que lorsqu’elle montrait des films documentaires sur la Shoah aux élèves, ils riaient nerveusement. Avec ce film, on ne peut pas rire. C’est impossible.

L.N. : On est dans son siège, en immersion. On vit l’expérience sans se poser de questions, et c’est ça le plus important. À mon sens, c’est un film pour toutes les générations. Quant aux jeunes, il vaut mieux qu’ils regardent ça que des films d’horreur…


Le fils de Saul
En salle dès vendredi

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