Chantal Levesque Sean Michaels

Espion, scientifique, champion de kung-fu, amoureux éconduit. Dans Corps conducteurs, Sean Michaels invente une fausse existence au vrai Lev Termen, créateur du thérémine, qui se transforme ici en héros d’un premier roman où l’historique devient hip, où les mots forment des images magnifiques et où les années 1920-1930 servent de décor foisonnant.

Au centre du roman de Sean Michaels, il y a un homme. Lev Termen. Scientifique soviétique envoyé à la conquête de l’Amérique. Il y a aussi une invention : le thérémine. En fait, le livre est marqué par l’invention avec un grand I. Celle d’un héros, celle de sa vie. Celle d’un amour impossible, qui n’existe peut-être que dans l’esprit du principal intéressé.

Car malgré le succès, Lev est insatisfait. Il cherche une chose. «Le cœur de Clara Rockmore», son «seul et unique amour, la plus grande joueuse de thérémine que le monde connaîtra jamais». C’est d’ailleurs à elle qu’il écrit, au «tu». À elle? Pour sûr?

Nous racontant, dans cette fresque, l’épopée d’un immigrant en terre américaine à une époque de grandes avancées, puis nous faisant traverser les flots à bord d’un navire, le Stary Bolchevique, Sean Michaels dépeint un monde où on «déchire le gratin d’une soupe à l’oignon», où on arbore des «sourires isocèles» et où un louche personnage «balaie le plancher comme un homme qui n’a pas souvent balayé un plancher». Rédigé principalement au cœur du joyeusement bruyant Café Olympico, ce roman récompensé du Prix Giller (et traduit impeccablement en français par l’auteure québécoise Catherine Leroux) est porté par un souffle gigantesque. Prenant le sien, Sean raconte.

Votre roman explore, entre autres, la solitude. Celle que votre héros ressent lors de ses années à Manhattan, celle avec laquelle il compose dans la cabine du navire qui le ramène en Russie… En vous attaquant à cette histoire, avez-vous également eu un sentiment d’isolement? Ou, au contraire, avez-vous eu l’impression d’être bien entouré par toute cette galerie de personnages?
En fait, un des sentiments qui m’ont guidé, c’est cet étrange amalgame entre le silence, la solitude et l’immobilité que l’on ressent parfois lorsqu’on se retrouve au cœur du vacarme. Ce n’est pas le silence parfait. J’imaginais Lev avec des écouteurs qui diffusaient un crépitement, essayant toujours d’être conscient de son amour pour Clara, de son désir qu’elle lui fasse signe. Il y a quelque chose de très étrange qui survient quand on appelle quelqu’un et qu’on attend et espère une réponse. La plupart du temps, ce n’est pas du vrai silence.

Sa solitude semble le couper des événements qui bouleversent le monde. La plupart sont résumés en une seule phrase, au passage : «On a aboli la prohibition et j’ai bu un verre de cherry solitaire.» «En 1937, l’Europe était secouée par la guerre, et moi, je vivais à Manhattan.» On imagine que votre but n’était pas d’insister sur l’Histoire, mais de vous concentrer sur son histoire, à lui.
En fait, je souhaitais voir comment ces grands changements géopolitiques se manifestent dans le quotidien des gens, à petite échelle. Par exemple, je savais que le krach boursier de 1929 serait un moment marquant de mon roman, mais ensuite, je me suis demandé : ce jour-là, de quoi avait l’air New York? Ce n’est pas comme le 11 septembre, où il y avait de la grosse fumée qui s’élevait de partout. Et j’ai songé : Oh! Peut-être que la quincaillerie était fermée, que personne ne répondait au téléphone. Car on ne sent pas forcément l’impact tout de suite. On continue de faire ce qu’on fait.

Mais ce procédé peut aussi nous donner l’impression que Lev est un peu égocentrique…
Mais il EST égocentrique! (Rires) C’est un homme égoïste qui n’est pas honnête avec lui-même… et qui ne l’est certainement pas avec le lecteur!

Tout au long de son périple américain, Lev a un protecteur, un type mystérieux, qui le suit comme son ombre, qui s’occupe de «ses affaires». À un point tel qu’il note un jour : «Je n’avais pas besoin d’un gardien. J’avais besoin d’un ami.» Et vous? Vous sentiez-vous davantage comme un ami face à votre protagoniste? Ou comme un protecteur?
Hmm… Comme un ami, je pense. Je n’avais pas envie de le protéger. Je voulais le forcer à regarder sa vie en face. Ne pas le laisser continuer à se réfugier et à nier les conséquences de ses actes.

«Se tourner vers les descriptions animales, c’est une bonne solution! Ça me permet d’écrire que “un homme a l’air d’un grizzli” plutôt que de prendre 300 mots pour décrire ce même homme… qui a l’air d’un grizzli.» – Sean Michaels, sur son amour des comparaisons animales : un homme est un ours polaire, un autre, un grizzli, un troisième est qualifié de requin mangeur d’hommes…

La musique est bien sûr au premier plan dans votre roman, mais vous laissez également une grande place à la nourriture. Lev déguste un banana split pour la première fois, on lui tend une orange californienne… Ça lui semble hal-lu-ci-nant! Un élément qui contribuait au climat d’excitation, de nouveauté qui a marqué selon vous les années 1920 et 1930?
C’était tellement exotique, oui! D’ailleurs, quand j’écrivais ce passage où il arrive en Amérique, je l’imaginais dans une chambre d’hôtel. Et je me demandais : mais qu’est-ce qu’il fait? Et c’est là que j’ai réalisé : les chips… ont été INVENTÉES. Il fut un temps où une boîte ou un sac de chips, c’était le summum de la technologie! De la même façon qu’aujourd’hui, du tofu au goût de dinde peut sembler raffiné!

Parmi les autres éléments qui parsèment votre récit, il y a les thérémines que construit Lev… mais aussi les tartes – principalement au citron et à la cerise – que dégustent les personnages. L’un d’entre eux note même que «jouer du thérémine, c’est comme tenter de manger une tarte avec une pelle». Y avait-il, pour vous, un attrait littéraire particulier dans ces desserts?
Oh! Wow! Il doit y avoir quelque chose d’enfoui dans mon subconscient! (Rires) Pourtant, je préfère les gâteaux! C’est drôle. Maintenant que j’y pense, il y avait même, dans la version en anglais, cette phrase qui disait «as easy as apple pie». Et on a longuement discuté avec Catherine pour trouver l’équivalent français. Car «simple comme de la tarte aux pommes», ça ne veut rien dire!

La vodka, qu’on associe souvent aux pays est-européens, n’est pas très présente dans votre livre. En fait, elle l’est seulement dans les scènes où Lev rencontre ses nouveaux «patrons», Karl et Karl, pour lesquels il est forcé de jouer les espions (et de boire). Un choix réfléchi, non?
Évidemment, la vodka était cruciale. En tant que lecteur, on s’attend à trouver certains éléments dans un roman. Et s’il y a des personnages de vieux Russes, on s’attend à ce qu’ils boivent de la vodka! (Rires) Mais en tant qu’auteur, il ne faut pas non plus vouloir faire plaisir au point de tomber dans les clichés. L’idée, c’est de trouver un équilibre. De ne pas en faire trop. C’est pourquoi Lev boit… mais juste un peu. Cela dit, c’est un détail qui m’a été inspiré par une vraie entrevue avec le vrai Termen. Il y mentionnait que des agents, en Amérique, lui faisaient boire des litres d’alcool. J’ai trouvé que c’était une façon tellement étrange de négocier avec un employé. Surtout un espion! De le souler en réunion! Ça semble si inhabituel… mais peut-être intelligent!

Le thème de la célébrité traverse votre roman. Lev note qu’à l’époque, ce sont les prêtres et les champions de boxe qui ont la cote. On réalise que, même si les gens qu’on idolâtre ont changé, le désir d’être connu, lui, reste le même. Diriez-vous que c’est un des aspects qui rendent Corps conducteurs si moderne?
Je crois, oui. Car j’y parle aussi de célébrité instantanée. J’ai souvent pensé au fait qu’en débarquant du bateau, à New York, Lev a été accueilli par une foule monstre! À part Steve Jobs, qui est devenu un modèle non seulement pour les nerds, mais aussi pour des gars comme Kanye West, je ne peux pas penser à un inventeur qui arriverait à l’aéroport et serait accueilli de la même façon! Ce que j’ai voulu mettre de l’avant, c’est que la célébrité est un terrain glissant. Ça va et ça vient. Et pas qu’à Hollywood.

On suit l’intégration de Lev à la société américaine en fonction de la façon dont il aborde les «fêtes commerciales». Au départ, il qualifie l’Halloween de «fête de la courge sculptée» et ne comprend pas le principe, mais il finit par se marier le jour de la Saint-Valentin et par regretter qu’on ne la célèbre pas en Russie. Trouvez-vous que la façon dont il vit ces fêtes en dit long sur l’expérience d’un immigrant?
C’est une partie centrale de l’expérience d’un immigrant! Ce mélange d’aliénation et de délectation. C’est à la fois amusant… et incompréhensible. Je suis né en Écosse, où nous célébrons l’Halloween… mais en taillant des navets! J’avais cinq ans quand je suis arrivé ici. Débarquer soudain dans un endroit où, pendant tout le mois d’octobre, on voit des fantômes et des squelettes partout, c’est un peu fou. On se demande : «Mais qu’est-ce qui se passe ici?!»

Sean Michaels Livre Corps conducteursCorps conducteurs
Aux Éditions Alto

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