Collaboration spéciale Une image d’archives montrant William S. Burroughs avec le cinéaste Howard Brookner, au début des années 1980.

Uncle Howard, d’Aaron Brookner, c’est le portrait d’un artiste parti trop tôt, d’un New York vibrant, d’une époque foisonnante assombrie par une épidémie ayant fait des ravages. C’est aussi une ode à la création, à la liberté, à la vie vécue pleinement, sans regret, jusqu’au bout.

Quand Aaron Brookner était petit, son oncle Howard était pour lui un héros. Un superhéros. Il faisait des films, il avait du charme, il était beau, toujours bien entouré, adoré de tous et rigolo. Tellement rigolo que même malade, se sachant condamné, il avait collé une pensée sur son frigo : «Il y a tellement de beauté en ce bas monde… Je pense que c’est ça qui m’a causé tous ces problèmes!»

D’ailleurs, quand on lui a appris que son héros allait mourir, le petit Aaron n’a pas réussi à saisir la portée de ces mots. «Je savais que c’était une chose triste. Mais je ne comprenais pas. Parce que les choses ne semblaient jamais tristes en compagnie de mon oncle Howard.»

Jeune homme rempli de talent, mort à 34 ans du sida, Howard Brookner a fait partie de la fourmillante scène artistique new-yorkaise de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Durant son passage en étoile filante, il a réalisé trois longs métrages. Son premier? Un documentaire sur William S. Burroughs. Icône de la Beat Generation qui a signé des œuvres cultes comme Naked Lunch et Junkie. Un homme infiniment complexe, que Howard Brookner a compris, qu’il a «apprivoisé», assez pour le suivre dans ses frasques, faire des trips hallucinatoires avec lui, s’en faire un ami.

C’est d’ailleurs en cherchant des pellicules perdues de ce fameux film que son oncle avait réalisé sur Burroughs en 1983 qu’Aaron a commencé, lui aussi, à tourner son propre documentaire.

Quand ce «propre documentaire» débute, on voit le jeune réalisateur tenter d’entrer dans le «Bunker». Un appartement autrefois habité par Burroughs lui-même. Une vieille piscine de YMCA transformée en logement, qu’occupe aujourd’hui le poète John Giorno.

Comme il nous l’explique au bout du fil, Aaron est alors convaincu que le renommé locataire va lui ouvrir, «qu’il sera cool» et qu’il le laissera voir les pellicules afin qu’il puisse, par la suite, «raconter simplement l’histoire de son oncle, en retrait, en coulisse.»
Mais John Giorno refuse de lui ouvrir la porte. Aaron sonne à l’interphone. Il raccroche. Aaron sonne à nouveau. «John! Salut! On pourrait prendre un caf…» Il raccroche.

Finalement, après un an, le poète décide que bah, il va lui ouvrir. Pourquoi pas? Secoué, sans trop y croire, Aaron monte les marches. Et pénètre dans le fameux Bunker. On le voit à l’écran, ébahi, osciller entre les rires et les pleurs. «J’étais complètement dépassé, bouleversé, se souvient-il encore. Rien n’a changé là-dedans! Il y a des épices qui sont datées de 1978! Il y a un pistolet qui repose dans la commode de William Burroughs! C’est comme faire un voyage dans le temps. Et l’énergie qu’il y a là-dedans! Sans vouloir sonner trop new age, c’est vraiment puissant. On sent la présence de tous ces gens importants qui ont habité dans ce lieu, qui l’ont traversé.»

Une fois le choc passé, Aaron a commencé à fouiller dans les boîtes de films qui renfermaient les secrets, les images de son oncle Howard, de Burroughs, de toute une époque. Sur les pellicules retrouvées : Andy Warhol qui sourit timidement. Allen Ginsberg sur le toit d’un immeuble, la chevelure emmêlée. Frank Zappa qui discute dans un club. Mais surtout son oncle Howard, jeune, souriant.

Souriant comme le sont tous ceux qui témoignent dans le film qu’a concocté le neveu, intitulé simplement Uncle Howard. Sa mère. Son ancien amoureux. Et Jim Jarmusch, cinéaste ayant bien connu Howard B., qui vient à son tour faire une petite visite dans le Bunker, dire tout son amour et toute son admiration pour son pote cinéaste disparu, lancer des vannes.

«C’était une des belles surprises que j’ai eues en travaillant sur ce projet, confie Aaron. De voir que mon oncle, que je tenais en si haute estime, était non seulement à la hauteur de l’image que j’avais de lui, de mes souvenirs, du mythe, mais qu’il était mieux!»

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Ce qu’Aaron Brookner a également réalisé en fouillant dans les archives de son modèle, en interrogeant ses proches, en revisitant son œuvre, c’est à quel point cette dernière était touffue. «J’ai été impressionné de voir toutes les choses que Howard a réussi à accomplir en si peu de temps! Il a même signé un film hollywoodien follement ambitieux!»

En effet, à la fin de sa vie, l’oncle Howard s’est retrouvé aux commandes d’une comédie musicale à grand déploiement, Bloodhounds of Broadway. Sous sa direction : une pimpante Madonna. Et un fringant Matt Dillon.

Le cinéaste aura eu le temps de terminer le film avant sa mort, mais jamais de le voir à l’affiche. D’ailleurs, au milieu du documentaire que lui consacre son neveu, le ton change. L’insouciance laisse place à l’inquiétude. À la peur. En voix hors champ, Aaron place des extraits de nouvelles, de journalistes lisant des titres d’alors. Rendant compte d’une épidémie qui fait des morts par centaines. De gens lançant un cri d’alarme au gouvernement qui ne fait rien, qui laisse le désastre se dérouler sans broncher. On se sent alors pris dans le tourbillon de ces instants «épeurants, incompréhensibles».

«Il y a eu beaucoup de documentaires qui ont été faits sur cette ère et sur le sida, note Aaron Brookner. Mais ils sont tous narrés du point de vue de gens qui ont traversé cette horrible période et qui la racontent avec le recul. Moi, je ne voulais pas en parler avec du recul. Je voulais plonger le public à cet endroit précis où Howard se trouvait, au moment où il le vivait. Pour qu’on comprenne vraiment comment c’était. D’avoir 20, 30 ans et de voir soudain une maladie mystérieuse se mettre à grotesquement tuer plein de gens de notre entourage. Sans que personne ne semble faire quoi que ce soit pour arrêter le carnage.»

Mais dans son docu-portrait-hommage, Aaron a voulu célébrer la vie. D’ailleurs, raconte-t-il, son oncle a souri, ri, raconté des blagues jusqu’au bout. Et c’est ainsi que ses amis se souviennent de lui. «Ce qui m’a frappé quand je les ai rencontrés, c’est que dans leurs yeux, Howard était encore vivant. Si vivant.»

Uncle Howard
Présenté dans le cadre des projections mensuelles RIDM+
Au Cinéma du Parc jeudi à 20 h

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