Chantal Levesque/Métro Dans sa vingtaine, le réalisateur et ex-critique de cinéma Nicolas Boukhrief a été l’assistant du cinéaste Andrzej Żuławski, décédé le 17 février dernier. «C’était un maître senseï. Au sens japonais du terme. Pas toujours tendre, dur dans sa critique, mais toujours constructif», dit-il.

Avec Made in France, polar tourné avant les attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre dernier à Paris, Nicolas Boukhrief «voulait parler d’une faille de la société française à travers les codes du thriller».

Ancien critique, cinéphile aguerri, scénariste ayant collaboré avec Mathieu Kassovitz, Nicolas Boukhrief a un profond amour et une immense connaissance du septième art. Dans son nouveau film qui a énormément fait parler de lui en raison des tragiques événements survenus dans l’actualité récente, le réalisateur de 52 ans suit un journaliste musulman trentenaire qui infiltre une cellule djihadiste parisienne. Le leader de ce petit groupe, composé de jeunes hommes aux personnalités et aux parcours distincts, dont les motivations se révéleront également diverses au fil des événements, vient de rentrer au pays. Il a des «instructions» pour lancer une «vague d’attaques».

Se déroulant majoritairement dans des lieux clos et des chambres aux fenêtres obstruées, Made in France propose moult gros plans. Sur le visage de ce jeune converti naïf, de bonne famille. Sur celui de cet ado plus timide, qui s’entasse dans un minuscule appartement avec tous ses frères et sœurs. Et de cet autre convaincu, porté par une certitude qui s’effrite quand les codes moraux des autres dépassent les limites de sa morale à lui. Puis de leur chef, qui pérore, les yeux fous. Dans les pièces où ils planifient l’horreur, pas de lumière, pas d’issue. Dehors, des joggeurs sautillent dans les rues d’une banlieue nantie.

Avec réalisme, le cinéaste dépeint ces jeunes hommes ayant perdu leurs repères qui interprètent, s’approprient et déforment des paroles glanées sur internet. «C’est des bras cassés. Je ne sais pas si on dit ça ici? Des gens gauches, maladroits, remarque-t-il. C’est quand même tragique de se suicider en voulant tuer le maximum de gens. Parce que c’est de ça qu’on parle! De jeunes de 20 ans qui se font ex-plo-ser. C’est d’un désespoir absolu. On ne peut pas le voir autrement. Il y a quelque chose de désespéré là-dedans. Quelque chose à entendre.»

Le climat de votre thriller est très travaillé. L’ambiance tendue, la musique oppressante, les respirations lourdes… Plus le film avance et plus on plonge au cœur de cette cellule djihadiste, plus on s’enfonce dans le noir, le trouble, le malaise. Souhaitiez-vous que le spectateur se sente coincé?
Complètement. Ce pavillon où le groupe se réunit, la première fois qu’on le voit, il est très clair. Mais quand le chef arrive, il tire les rideaux et il amène les ténèbres. C’est ça l’idée : que ce personnage amène l’obscurité. L’obscurantisme.

C’est dans cette même optique que vous avez choisi de rythmer votre récit par la musique électro nerveuse, angoissante du compositeur Robin Coudert, dit Rob?
Il était hors de question que je prenne une musique qui ait de faux airs orientaux! J’aime beaucoup Ridley Scott, mais quand il fait des films avec Russell Crowe et que, chaque fois qu’on parle de djihad, il y a des trucs un peu orientaux qui jouent, je trouve ça malsain. Je me suis dit : si je mets de l’électro, je contribue à dire que c’est un thriller! Ce n’est pas un documentaire, ce n’est pas un film sordide, ce n’est pas un film à thèse; c’est un film qui essaye, d’abord et avant tout, de vous embarquer dans un voyage visuel et sonore.

«Je voulais montrer des gens en quête d’identité dans une société française qui est extrêmement violente pour sa jeunesse. De tous horizons. Et à plus forte raison pour sa jeunesse issue de l’immigration.» – Nicolas Boukhrief, réalisateur et coscénariste

On sent dans Made in France la parenté avec La Haine et Assassin(s), dont vous avez cosigné le scénario. Un lien voulu?
Oui. C’est «ce cinéma-là», on va dire. Ce cinéma qui s’inspire des bases du film de divertissement pour essayer de faire passer son message auprès d’un public qui ne s’intéresse pas au cinéma d’auteur.

Malgré le sujet extrêmement dur, vous avez un «comic relief», entre guillemets, un personnage nommé Christophe qui fait sourire, à une ou deux reprises. (Ce jeune homme de bonne famille veut tellement être quelqu’un d’autre et personne ne le prend au sérieux. Surtout pas quand il se fait appeler par un nom arabe. «Non, pas Christophe! Youssef, s’te plait!») C’était primordial qu’il y ait des moments comme ça, vraiment rares, de répit?
Justement, comme c’est un film de genre, on a le droit de créer des personnages un peu loufoques, un peu baroques. Et c’était aussi une façon de dire que les jeunes [qui se sont radicalisés] ne peuvent pas se reconnaître dans le portrait qu’on fait d’eux dans les médias ou au cinéma. Parce qu’ils sont toujours montrés de façon sinistre. Or ils ont 20 ans! À partir du moment où vous mettez plusieurs jeunes de cet âge ensemble, d’une manière ou d’une autre, ils rigolent. On ne peut pas enlever aux gens le propre de l’homme. D’avoir des moments comme ça, c’était une façon de créer une forme «d’empathie» avec eux au début.

L’un après l’autre, ces trois jeunes se révèlent, se confient. Vous souhaitiez offrir à chacun de ces personnages une scène pour expliquer leurs motivations, toutes très différentes?
Oui. Ils s’expliquent tous. Sauf le chef de la cellule. Il avait une scène, lui aussi, dans laquelle il revenait sur son parcours de délinquant, d’orphelin, de drogué, de prostitué, enfin, de déchéance totale. Et il racontait avoir été transformé en prison en rencontrant un imam. Je l’ai gardée longtemps, cette scène, il jouait tellement bien, Dimitri Storoge! Mais j’ai fini par la couper parce qu’il ne fallait pas que ça devienne un film où on avait l’impression qu’on les excusait tous. Il fallait qu’il y en ait un qui incarne totalement la pulsion de mort psychopathologique qui est à la base de tout ça.

Il y a une phrase qui revient à deux reprises : «De quoi tu parles?» D’abord, lorsqu’un jeune converti demande à un vendeur d’armes de lui filer des munitions et des balles «pour la cause». «Mais quelle cause? De quoi tu parles, toi? Moi ma cause, c’est ma poche!» lui lance le vendeur. Puis, lorsque le fils de bonne famille dit agir au nom de «nos enfants en Palestine». «NOS enfants? rétorque un autre. Mais de quoi tu parles? T’es Breton!»
En fait, je n’avais pas calculé ce truc, mais ça marche, parce que ça vient appuyer l’idée qu’ils ne savent PAS de quoi ils parlent. Les gamins qui partent en Syrie ne savent pas de quoi ils parlent! Beaucoup ne parlent pas arabe, très peu ont lu le Coran. C’est que c’est compliqué, lire le Coran! C’est complexe! Ils ont des imams qui leur mangent le cerveau et ils partent. Ils ne savent pas de quoi ils parlent.

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