Diffusion Multi-Monde

Le puissant documentaire Callshop Istanbul nous plonge dans l’intimité – et l’agonisante incertitude – de migrants ayant temporairement trouvé refuge en Turquie.

C’est la pire crise migratoire à toucher l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Chefs d’État, travailleurs humanitaires et journalistes martèlent la formule sans cesse, dans l’espoir de sensibiliser la communauté internationale à la gravité de la situation. Mais au-delà de la déclaration-choc et de toutes les statistiques qui s’y rattachent, il y a des gens. Des Irakiens, des Syriens, des Ivoiriens, des Béninois, des jeunes et des moins jeunes, des étudiants engagés, des artistes clandestins et des rêveurs de tous les horizons qui vivent dans l’attente.

Adoptant l’approche du cinéma vérité, où les cinéastes interviennent le moins possible dans le quotidien de leurs personnages, les coréalisateurs montréalais Hind Benchekroun et Sami Mermer sont allés à la rencontre de ces voyageurs venus prendre des nouvelles de leurs proches dans un des nombreux «callshops» (centres d’appels) d’Istanbul, ces lieux riches d’émotions et de confidences, toujours bourdonnants d’énergie et d’activité.

«En fait, on a vite compris que ces callshops sont quasiment une deuxième maison pour les gens qui habitent le quartier», précise Sami. «Ils sortent de chez eux, vont faire un tour au callshop soit pour passer un coup de fil à leur famille, soit pour dire bonjour à l’entourage… Pour briser la solitude, finalement.»

La première chose qui a frappé Sami, qui habitait la Turquie avant d’arriver au Canada, à propos de cette communauté de sans-papiers ayant trouvé refuge dans les centres d’appels d’Istanbul, c’est leur solitude, la mélancolie dont ils sont empreints parce qu’ils sont loin de chez eux. «C’est quelque chose qui nous touche toujours, en tant qu’étrangers d’origine vivant au Québec», affirme-t-il, soulignant au passage que sa compagne et complice créative, Hind, est originaire du Maroc. «Les réfugiés qui veulent aller en Europe ou en Amérique passent par la Turquie, car on n’y demande pas de visa. C’est beaucoup plus facile pour eux d’arriver d’abord à Istanbul. Ensuite, la frontière grecque n’est pas loin. Tout un système s’est installé à cause de ça : les passeurs, la mafia, les réseaux, même les callshops ont été créés à cause de ces étrangers qui transitent par Istanbul.»

 

Art Callshop Hind & Sami crédit pixelleX«Hind et moi venons de deux pays différents, et aujourd’hui, personnellement, je ne sais pas à quoi ça correspond, cette idée d’un “chez-moi”. Je peux dire que le Québec, c’est chez moi. La Turquie l’a déjà été et pourrait le redevenir, et le Maroc l’est aussi. Chez nous, c’est là où on se sent bien dans le moment présent. Mais ça peut toujours changer.» –Sami Mermer

Un véritable exploit
La réalisation de Callshop Istanbul, présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal en novembre, ainsi qu’au festival Hot Docs le mois dernier, relève de l’exploit, considérant l’emplacement même du centre d’appels – un quartier chaud d’Istanbul, où les gens entretiennent une grande méfiance à l’égard des appareils photo. «Que je sois d’origine kurde nous a beaucoup aidés à pénétrer dans cet univers, car les callshops sont surtout tenus par des Kurdes, qui sont les gens plus pauvres du pays, dans les quartiers pauvres, et qui accueillent d’autres gens encore plus pauvres qu’eux», résume Sami. «Les personnages qu’on a choisis, c’était ceux qui voulaient vraiment parler», précise-t-il à propos des voyageurs s’exprimant en arabe, en français, en kurde, en wolof et en anglais devant leur caméra.

Au fil des bribes de conversations tantôt touchantes, tantôt déchirantes captées dans les cabines du callshop, Hind et Sami évoquent cette notion changeante et ambiguë d’un chez-soi. Le plus grand désir de la plupart de ces migrants d’Afrique et du Moyen-Orient venus se poser dans cette ville de métissage, c’est de repartir ailleurs, toujours en quête de meilleures conditions de vie.

«Le souci, c’est qu’ils n’ont pas choisi ça», rappelle Hind, en soulignant la différence entre leur parcours et celui des gens qui quittent tout pour trouver un avenir meilleur, mais de leur plein gré et avec un certain coussin financier. «Nos personnages ont été forcés de partir parce qu’on a bombardé leur maison et qu’ils ont tout perdu. Ils se retrouvent à devoir redéfinir leur chez-soi non par choix, mais par obligation. Souvent, le chez-soi de ces gens qui arrivent à Istanbul est hypothétique, et cette situation peut durer jusqu’à huit ans. C’est une petite minorité qui a le luxe de pouvoir repartir et essayer de se redéfinir.»

Callshop Istanbul
En salle dès vendredi

Aussi dans Culture :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!