Métro France Charbonneau

MONTRÉAL – Offre de 50 000 $ pour «se tasser» au profit d’un autre entrepreneur et quote-part de trois pour cent versée «pour la politique».

Les révélations d’entrepreneurs en construction se sont poursuivies lundi devant la Commission Charbonneau, alors que le propriétaire de Terramex, Michel Leclerc, a rapporté qu’il s’était fait offrir 50 000 $ par un autre entrepreneur pour se «tasser» et lui laisser un contrat qu’il était censé obtenir, en 1997.

M. Leclerc a affirmé que c’est Joe Borselino, de Garnier Construction, qui lui a ainsi demandé de céder sa place contre le versement de 50 000 $, ce qu’il a refusé de faire.

Après avoir refusé, il a reçu dans les jours qui ont suivi un appel à la bombe au bureau de son entreprise d’aménagement extérieur et une partie de son équipement a été volé et endommagé. Selon M. Leclerc, il s’agissait d’un geste d’intimidation parce qu’il avait refusé de céder sa place après avoir décroché un contrat.

À partir du moment où il a tenu tête une seconde fois à Joe Borselino, il a eu la paix de sa part, a-t-il affirmé à la procureure en chef de la commission, Me Sonia Lebel.

Un autre incident est survenu, cette fois avec l’entrepreneur Nick Milioto, de Mivela Construction, qui lui a carrément lancé: «tout ce qui s’appelle trottoirs à Montréal, ça passe par moi».

M. Milioto, plus imposant que Joe Borselino, a fini par le convaincre.

Mais M. Leclerc, qui voulait absolument travailler à Montréal, a finalement trouvé un modus vivendi en réalisant les bordures de granit, alors que Mivela se gardait les «agrégats exposés» des trottoirs. Il y avait donc partage du contrat, sous-traitance.

M. Leclerc devait toutefois payer une somme équivalant à 3 pour cent à Nick Milioto, qui lui a dit que c’était «pour la politique».

Lorsqu’il n’était que sous-traitant de Mivela, Terramex haussait le prix de son sous-contrat pour compenser cette quote-part de 3 pour cent. Ensuite, M. Leclerc donnait l’équivalent de 3 pour cent en argent comptant à M. Milioto.

M. Leclerc tenait à obtenir des contrats à Montréal, malgré le fait qu’il constatait qu’il existait un groupe fermé d’entrepreneurs dans le domaine des égouts et aqueducs et un autre dans le domaine des trottoirs. Sans compter que certains arrondissements de Montréal étaient pratiquement la chasse-gardée de certains entrepreneurs, a-t-il affirmé.

«Au début, ils sont très gentils, calmes et convaincants», a relaté M. Leclerc. C’est après que le climat change. «Si tu résistes, ils te font comprendre que pour le bien de la compagnie, ce serait mieux de les écouter sérieusement», a-t-il ajouté.

M. Leclerc a estimé avoir payé «une vingtaine de fois» la quote-part de 3 pour cent du montant de ses sous-contrats de trottoirs. Et il a payé ces 3 pour cent à Nick Milioto, non seulement pour les contrats de trottoirs, mais également pour des contrats d’égouts.

Ensuite, une autre «cut» de 1,5 pour cent s’est ajoutée, cette fois à Frank Cappelo, d’Excavation Super, a témoigné M. Leclerc. Cette fois, c’est après qu’un groupe d’entrepreneurs ait réussi à se former pour se répartir entre eux les contrats dans le domaine des parcs. Ce groupe a fonctionné de deux à trois ans, selon lui.

M. Leclerc a bel et bien payé cette quote-part de 1,5 pour cent à quelques reprises, mais il n’a jamais su à qui cela était réellement versé. À ses yeux, c’était probablement eux, les entrepreneurs qui avaient lancé le stratagème, qui mettaient l’argent dans leurs poches.

En additionnant les «cuts» de 3 et 1,5 pour cent, M. Leclerc estime avoir payé entre 250 000 $ et 275 000 $ à MM. Milioto et Cappelo.

Le propriétaire de Terramex a estimé qu’en règle générale, la marge de profit des membres de ce groupe d’entrepreneurs était de 30 pour cent plutôt que de 12 à 15 pour cent pour lui, soit plus du double de sa marge de profit, qu’il juge pourtant raisonnable.

Contrats à problèmes

M. Leclerc a aussi témoigné au sujet d’un contrat, en 2004, qu’il a réalisé en totalité à la place de Conex Construction, qui avait pourtant décroché l’appel d’offres. Tony Conte, de Conex, lui avait dit qu’il pourrait obtenir le contrat, mais pas en tant qu’entrepreneur général, parce que les autres entrepreneurs ne seraient pas contents d’en voir un de l’extérieur du groupe obtenir un contrat. Conex lui a donc servi de prête-nom. Et Conex, selon lui, a touché 130 000 $ alors qu’il n’a pas effectué les travaux.

Six mois plus tard, M. Leclerc n’avait toujours pas été payé par la Ville. M. Conte lui avait donc conseillé d’appeler Guy Girard, un ingénieur de la Ville, ce qu’il a fait.

M. Girard a choisi un restaurant assez cher pour discuter _ et M. Leclerc a dû payer son addition _ et, au cours du repas, il lui a carrément dit que «ça va prendre 5000 $» pour que la Ville fasse le paiement attendu.

«Deux ou trois jours après», se rappelle M. Leclerc, l’ingénieur Girard est passé à son bureau pour prendre l’enveloppe d’argent comptant. Le dossier s’est réglé rapidement par la suite.

M. Leclerc a témoigné d’un autre contrat problématique, sur l’avenue Savoie. Cette fois, dès le départ, il a remarqué que les quantités inscrites au bordereau de la Ville n’avaient aucune mesure avec les quantités réelles de matériaux nécessaires pour réaliser le contrat. Il voyait bien que les quantités d’asphalte, par exemple, avaient été exagérées.

Il a tout de même soumissionné en se basant sur ces quantités gonflées et a obtenu le contrat. Mais le budget de la Ville a été défoncé.

Au cours d’un dîner avec Robert Marcil, l’ex-chef de la division de la voirie, celui-ci lui aurait conseillé de réduire son prix de 9 pour cent, soit l’équivalent de 187 000 $, en lui disant que la Ville trouverait moyen de le compenser au cours des travaux. Il a finalement été payé en 2009 alors que les travaux avaient été terminés à la fin de 2007.

Requête de Desjardins

Plus tôt dans la journée, l’avocat de Raynald Desjardins, Me Marc Labelle, avait plaidé sa cause pour tenter de faire annuler l’assignation à comparaître de son client devant la Commission Charbonneau.

La Commission a pris la requête en délibéré. Me Labelle a demandé d’annuler l’assignation ou, à tout le moins, de la suspendre, le temps que les procureurs de la commission lui donnent davantage d’explications sur le contenu de l’interrogatoire de M. Desjardins et le temps que les choses se placent.

La date du procès de M. Desjardins n’est pas encore connue.

À l’appui de sa requête, Me Labelle a notamment évoqué la difficulté de trouver un jury impartial pour le futur procès, si M. Desjardins devait témoigner devant la commission, puisque ses audiences sont grandement médiatisées.

Le procureur de la commission, Me Simon Tremblay, a précisé que la commission voulait interroger M. Desjardins sur son implication dans l’entreprise de décontamination des sols Carboneutre.

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