MONTRÉAL – La Commission Charbonneau a passé la journée de mardi à jauger le sens éthique de l’ancien directeur des travaux publics de la Ville de Montréal, Robert Marcil, allant jusqu’à dévoiler le contenu de ses messages textes échangés avec l’entrepreneur Giuseppe Borsellino, de Construction Garnier.

Dans ces messages PIN ou SMS obtenus par l’escouade Marteau, M. Marcil donne des informations à l’entrepreneur en construction sur un contrat à venir à la Ville de Montréal et sur le montant du projet, une somme de plus ou moins 15 millions $ pour le Centre universitaire de santé McGill (CUSM), écrit-il.

M. Marcil a toujours nié avoir donné des informations privilégiées aux entrepreneurs quant aux contrats octroyés par la Ville, bien qu’il ait admis jouer au golf avec certains d’entre eux et partager des lunches au restaurant.

Il a dit sous serment qu’il ne donnait que des informations générales, connues de tous ceux qui lisaient le Plan triennal d’immobilisation de la Ville. Au mieux, il a admis qu’il pouvait faire un appel pour accélérer le paiement de la Ville à un entrepreneur.

Dans l’un des messages textes dévoilés, M. Marcil écrit même «Hi Buddy» en s’adressant à M. Borsellino. Il le félicite pour la «belle réussite pour une cause noble», celle de sa fondation GarnierKids pour soutenir les hôpitaux pour enfants. Or, M. Marcil a nié être ami avec M. Borsellino.

Ses nombreux contacts avec des entrepreneurs en construction ayant des contrats avec la Ville ont monopolisé la journée de mardi.

Grâce à de l’écoute électronique, on a pu apprendre que M. Marcil s’est même rendu au bureau de l’entrepreneur Robert Lapointe, d’Arctic Beluga, alors que l’entreprise décrochait un contrat d’égout de 2,6 millions $ de la Ville. Et il y est entré par la porte de garage arrière, a souligné le procureur chef adjoint de la commission, Me Denis Gallant.

Or, cette visite de M. Marcil au bureau d’un entrepreneur pour lui porter des documents _ dont il ne se rappelle pas la teneur _ est survenue alors même que M. Marcil avisait ses employés de l’adoption d’un nouveau code d’éthique à la Ville, en juin 2009.

Interrogé quant à l’ironie de la situation, M. Marcil a dû admettre qu’il a «probablement manqué de vigilance», comme «l’ensemble de l’organisation», quant au respect de ce code d’éthique. Fait à noter, il existait un premier code de conduite, datant de 2004, avant ce second en juin 2009.

«L’exemplarité reposait sur vos épaules; vous étiez un cadre supérieur», lui a lancé le commissaire Renaud Lachance, visiblement outré de tant de proximité entre le cadre supérieur des travaux publics et des entrepreneurs ayant des contrats de la Ville.

Et quand M. Marcil a tenté de justifier son comportement en affirmant que la pratique de fréquenter des entrepreneurs et d’accepter d’eux des cadeaux et des repas était tolérée, voire courante, M. Lachance lui a rappelé qu’il n’était alors «pas en affaires», mais un haut-fonctionnaire payé par des deniers publics.

Me Gallant s’est ensuite attardé aux relevés téléphoniques qui font état de nombreux échanges entre M. Marcil et d’autres entrepreneurs ayant des contrats avec la Ville, notamment 168 échanges avec Franco Minicucci, de Simard-Beaudry, et 160 échanges avec Giuseppe Borsellino, de Construction Garnier.

Fait à noter, M. Marcil a nié s’occuper de la gestion quotidienne des chantiers de construction, puisque des ingénieurs de la Ville s’occupent de ces tâches. Il dirigeait une équipe de 250 personnes.

La commission s’est longuement attardée au voyage en Italie que M. Marcil a fait en compagnie de M. Borsellino, après que la Ville lui eut accordé sans appel d’offres des travaux d’urgence de 5 millions $ pour un collecteur d’égout sur la rue Sherbrooke. M. Marcil a payé ses billets d’avion, mais il a été logé dans des hôtels à 700 $ la nuit, a pris le TGV et a visité Rome et Florence aux frais de M. Borsellino.

Et il s’y trouvait aussi en compagnie de Jocelyn Dupuis, l’ancien directeur général de la FTQ-Construction.

M. Marcil a soutenu qu’au départ, il pensait payer ses dépenses en Italie, mais que M. Borsellino a insisté pour les payer.

«Vous étiez haut-fonctionnaire, vous aviez une tête sur les épaules! Et vous deviez faire preuve d’un petit peu de jugement! Pas besoin d’avoir d’écrit (pour savoir) que ça ne se fait pas!» s’est exclamée la juge Charbonneau.

«Ça a été un manque de jugement, je suis tout à fait d’accord avec vous», a simplement admis M. Marcil.

Le 25 juin 2009, à la suite d’une lettre anonyme au maire Gérald Tremblay, M. Marcil a été convoqué par le service des ressources humaines, qui lui a demandé de s’expliquer sur ce voyage avec un important entrepreneur.

«Vous avez dans un premier temps nié le voyage avec un entrepreneur?» lui a demandé Me Gallant. Mais M. Marcil ne se souvenait pas avoir d’abord nié. M. Marcil a finalement remis peu après sa lettre de démission.

Financement politique

M. Marcil a aussi eu des échanges avec plusieurs firmes privées de génie-conseil, notamment pour assister à des activités de financement politique.

Il a ainsi pu parler «une vingtaine de minutes» avec la ministre Nathalie Normandeau lors d’un cocktail de financement, en juin 2008, après que l’entrepreneur Lino Zambito lui eut vendu un billet. La Ville de Montréal avait des problèmes avec les certificats d’autorisation du gouvernement du Québec et il a pu lui en parler.

Il a aussi pu rencontrer la ministre de l’Environnement Line Beauchamp au Club St-James à Montréal, plus tard en 2008. Cette fois, il se plaignait d’avoir «des dossiers en attente depuis neuf mois» et s’est réjoui du fait que la ministre lui ait alors confié qu’elle allait assouplir la réglementation pour accélérer les choses pour les municipalités.

Comme la veille, il a affirmé avoir appris lors de la diffusion des audiences de la commission qu’il y avait collusion entre les firmes de génie-conseil pour se répartir les contrats à Montréal.

Il a également eu plusieurs contacts avec l’ancien responsable du financement du parti Union Montréal, Bernard Trépanier, et ce, même après que celui-ci eut quitté son poste en juin 2006. La commission a pu dénombrer 119 échanges téléphoniques entre MM. Trépanier et Marcil.

«Vous côtoyez beaucoup les gens qui sont à l’origine de la collusion, les responsables de l’explosion des prix à Montréal, a souligné Me Gallant. Vous avez sous vos ordres des fonctionnaires corrompus, qui ont avoué avoir reçu des gros montants d’argent. Vous allez dîner, vous parlez avec certains sur une base quotidienne. Vous leur parlez le soir. En plus, vous parlez avec des gens de firmes de génie-conseil, des vice-présidents du développement des affaires. Vous acceptez des billets pour aller dans des activités de financement politique, ce qui, à mon avis, n’est pas votre place. Ensuite, vous nous dites qu’en 2006, vous vous liez avec le grand argentier Bernard Trépanier, appelé ‘Monsieur trois pour cent’. Lisiez-vous le journal, vous, avant la commission? Vous saviez que ces gens-là ont été arrêtés? Votre ami a été arrêté; vous allez manger avec Paolo Catania; vous êtes invité au 357C. Puis vous ne vous posez pas de questions?»

«Je ne me suis jamais posé de question quant à une collusion possible de la part des ingénieurs-conseils ou de la part des entrepreneurs», a répliqué M. Marcil.

Il poursuivra son témoignage mercredi.

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