Lux Éditeur Le triomphe de l'image de Daniel J. Boorstin
Lux éditeur réédite l’ouvrage Le triomphe de l’image, Une histoire des pseudo-événements en Amérique de l’historien Daniel J. Boorstin. Le Courrier a rencontré le traducteur et éditeur de ce texte classique de la sociologie étatsunienne, Mark Fortier.

Résident d’Ahuntsic M. Fortier est un homme occupé. Entre le chargé de cours, tâche qu’il occupe périodiquement à l’Université du Québec à Montréal, le père de famille et l’éditeur/traducteur, on découvre un personnage passionné, voire même bouillant, réfléchi et engagé. Avec cet emploi du temps chargé, on comprend pourquoi il a pris près de trois ans pour achever une nouvelle traduction de l’ouvrage de Boorstin, mais M. Fortier n’en démord pas : il s’agit d’un texte important qui doit être accessible à quiconque qui s’intéresse aux médias et à leur production.

Mais que contient-il au fait ce livre? Le triomphe de l’image est important parce qu’il est un témoignage simple et très détaillé de la transformation radicale du journalisme et plus globalement des communications au tournant des années 1960. À une époque où les chaînes d’information en continu et les fils de presse instantanés n’étaient même pas imaginables, Boorstin détaille des phénomènes nouveaux qui sont aujourd’hui bien intégrés par les médias: la nouvelle est créée non pas en lien avec un évènement, mais bien en vertu d’une stratégie d’image! Ce constat, l’auteur le résume par l’expression emblématique portant à elle seule l’ouvrage : le pseudo-évènement.

Boorstin, qui a enseigné l’histoire pendant 25 ans à l’université de Chicago, voit donc dans l’essor des médias de masse, de la publicité, du vedettariat et du marketing la menace d’une substitution, dans la culture américaine, de l’image à la réalité. « La télévision a révolutionné les modes de communication opérant un transfert d’une quête de la vérité et de la véracité dans le traitement de l’information à l’illusion de la crédibilité, souligne Mark Fortier, et ce qui est emblématique, c’est que nous sommes encore dans cette logique ». Ainsi Boorstin est à même d’expliquer, et ce 50 ans avant l’avènement de la téléréalité, les mécanismes derrière la célébration de la gloire et de la richesse des starlettes d’un jour : cette création d’images de gloire n’a en fait pour simple but que de « vendre l’Amérique au reste du monde », croit Boorstin.

Le débat Kennedy et Nixon

En 1960, soit deux ans avant la parution du Triomphe de l’image, est présenté le premier débat télévisé aux États-Unis. Il mettait en scène un Richard Nixon rigide et scolaire et l’habile John F. Kennedy. Dépassant le modèle du débat contradictoire, cette joute innove en ce sens elle était une pseudo-discussion. Il s’agissait d’un simulacre de débat qui ne permettait aucun échange d’idées réel. « Soumis aux contraintes de la télévision et à la perception des auditeurs, les candidats sont condamnés à se lancer des répliques de deux minutes », soutient Mark Fortier. Au fond, si Kennedy a remporté le débat, c’est qu’il a su adapter son discours à ces catégories discursives imposées par le support audiovisuel. Tandis que Nixon s’embourbait dans des formules lourdes et chargées en contenu, Kennedy s’est contenté de regarder la caméra et de parler directement aux Américains, ainsi il a su être un candidat moderne ayant compris les nouvelles règles du jeu, commente l’éditeur.

Pour Mark Fortier, le travail de Boorstin méritait une traduction renouvelée puisque la première, datant de 1963, souffrait de certaines lacunes terminologiques : le langage de la communication étant moins développé en France à cette époque. Mais outre ce détail, l’œuvre de l’historien est encore d’une pertinence frappante puisqu’elle présente les observations d’un témoin de la révolution de l’image. Né en 1914 Boorstin commente avec simplicité cette transformation du point de vue de l’homme d’une autre époque – non pas sans nostalgie –, et c’est précisément là que relève la valeur de l’ouvrage, nous qui sommes aujourd’hui bombardés par cette logique que nous avons, d’une certaine façon, intégrée.

Les fans de la populaire série américaine Mad Men seront intéressés par l’étude de Boorstin puisqu’elle fait état des mêmes phénomènes et témoigne également des mêmes changements. Est-ce une coïncidence? Absolument pas s’exclame Mark Fortier: « on voit à deux reprises le personnage principal de la série lire des textes de Boorstin! » Gageons que les auteurs de la série ont lu avec attention Le triomphe de l’image.

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