Il fait encore très sombre dans la maison. Décembre jette sur le matin son regard d’acier. Dehors, il fait -2 degrés. L’avenue dort paisiblement; quelques lumières dans certaines cuisines annoncent le retour à la vie. Petit à petit, le monde s’éveille plus lentement que d’habitude, on dirait. Un nouveau jour s’annonce, c’est une certitude.

Comme à tous les matins, il se lève les cheveux en broussaille, la mine défaite, dans un état second, l’œil gonflé à la Mongrain et légèrement confus. Le rituel habituel, une routine propre à chacun de nous, j’imagine. Dans un demi-sommeil. Lucien traîne sur la tuile pêche de la cuisine ses trop vieilles pantoufles; elles ont au moins trois vies. Déchiquetées, fatiguées et passées dues, comme dirait sa belle-mère, elles supportent et réconfortent l’homme tant bien que mal.

Direction salle de bain, comme muni par une télécommande invisible, l’homme sort péniblement de son coma et reprend mollement goût à la vie. Il prépare machinalement son café, fait divers, petit événement. Un café noir, bien corsé qui lui donnera définitivement un air moins extra-terrestre. De retour à la salle de bain pour un rasage impeccable, pendant que les premières infusions de café parfument la maison.

Il prend bien soin de sa peau notre Lucien. Presque soixante ans et ses quelques rides… d’expression le rassurent. Hommes d’affaires, toujours bien mis, il aborde une préretraite avec enthousiasme. Conscient de son image, il entretient avec le miroir une relation amicale.

– ¬Beau bonhomme, se dit-il.

Avec précautions, il entreprend sa toilette matinale, en prenant bien soin de s’asperger d’une lotion après-rasage à la mode, payée chèrement par sa femme Laurette qu’il appelle délicieusement Poulette (il faut dire qu’elle est bien enveloppée la Laurette). L’odeur de son eau de toilette, mêlée à celle du café colombien, laissent dans l’air commun un parfum incertain qui pourrait déranger. Pour l’instant, il est le seul debout et s’accommode parfaitement des odeurs qu’il crée.

Bref, le voici qu’il prépare son petit déjeuner, copieux comme d’habitude: assiette de fruits, gruau à l’érable, trois rôties, quelques tranches de fromage (faible en gras) et un bon morceau de chocolat à 70%. Le tout arrosé de son excellent café. Le temps passe et l’horloge en forme de pomme, qui trône dans la cuisine, indique 7h10.

Juste le temps de ranger la cuisine et de déposer avec une prudence de nonne, la vaisselle dans le lave-vaisselle. Le boulot l’attend. Il se dirige vers la chambre afin de se mettre sur son 36. Mon complet marine fera l’affaire, songe-t-il.

Il pénètre dans la chambre à coucher en sifflotant, voulant éveiller l’être aimé gentiment. Poulette se tourne à gauche, puis à droite. Elle marmonne quelque chose d’inaudible, puis enlève machinalement les bouchons jaunâtres qui se logent dans ses oreilles.

Ennuyée, elle lance à son mari qui reste stoïque devant son intervention.

– Qu’est-ce que tu fais debout Lulu? On est samedi aujourd’hui. Viens te coucher, mon lapin, je vais te faire des bonnes crêpes tantôt.

Et elle retourne à ses bouchons…

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