Alain Ulysse Tremblay était un grand. Et je ne parle pas seulement de sa taille…

Alain Ulysse Tremblay était un grand écrivain, doublé d’un grand homme. Probablement un des plus grands. Peu de gens savent ça. Because peu de gens l’ont lu : Alain refusait toujours de « jouer la game », comme on dit. Alain était intègre, d’un bloc, entier et fidèle.

J’ai découvert l’écrivain en 2003, en lisant La langue de Stanley dans le vinaigre. J’étais journaliste littéraire et j’avais écrit une recension pour l’hebdomadaire ICI. Je n’en avais pas dit que du bien, et Alain Ulysse, lorsque nous nous sommes rencontrés des années plus tard, n’avait pas hésité à me le rappeler, en rigolant, bien sûr : Alain adorait rigoler…

Ma vraie rencontre avec lui remonte à 2007. Coups de tête démarrait et, un jour, j’ai reçu deux fois le même manuscrit : un exemplaire par la poste et un autre des mains de Renaud Plante qui, en fouillant dans les affaires de Raymond, son père décédé peu de temps auparavant, avait trouvé le manuscrit de La valse des bâtards avec une note dessus : « Pour Vézina ».

Ce devait être un signe.

J’ai lu La valse d’une seule traite et j’ai écrit à Alain Ulysse pour qu’on se rencontre. Nous habitions tous les deux Rosemont, et c’est au Café Lézards, sur Masson, que nous avons fait connaissance.

Deux ogres dans un café délicat…  L’image me plaisait et le moment était doux et fort.

Nous nous sommes vite mis d’accord : La valse des bâtards paraîtrait en novembre 2007.

Après, il y a eu La vie d’Elvis, Sympathie pour le destin et Big Will : Alain Ulysse poursuivait chez Coups de tête le vaste projet qu’il avait amorcé à la Courte échelle et qu’il aimait appeler ses Chroniques du Big Bonheur.

Il m’avait dit, il y a peu de temps, qu’il avait deux autres livres en tête qui devaient compléter cette série… Il n’aura pas eu le temps de les écrire.

Nous sommes devenus des amis. De très bons amis.

Je me souviendrai longtemps de ces après-midi chauds à discuter pendant de longues heures sur son balcon. Je me souviendrai de ces repas gargantuesques que nous avons partagés, seuls et avec d’autres, je me souviendrai du plaisir dans ses yeux, quand j’ai eu besoin de quelqu’un pour éditer mes propres manuscrits lorsque je voulais les publier chez Coups de tête. J’aimais son œil de sorcier et sa maîtrise tant de la langue que de la structure des récits. Et je le savais capable de cette méchanceté dont j’ai besoin lorsqu’il faut m’éditer.

Il s’amusait à me rendre la monnaie de ma pièce. Alain savait mieux que personne comment décortiquer un roman et en faire ressortir le meilleur pour chasser le pire.

Après la parution de Big Will, Alain en a eu marre d’être si peu lu. Il a failli tout arrêter, il n’en pouvait plus de prêcher dans le désert. Je l’ai convaincu de continuer, simplement parce qu’il le fallait, qu’il en avait le devoir, qu’il était trop grand pour se réduire au nombre de ses lecteurs. Je me souviens lui avoir dit, pour le pousser à continuer et dans un élan un peu provocateur, qu’au pire, ce serait après sa mort que les gens constateraient de son immense talent, de son génie!

Alain Ulysse, qui avait participé à toutes les discussions entourant La série Élise, a alors décidé d’en écrire un épisode : Noir Kassad. Un des romans de science-fiction les plus fascinant qu’il m’ait été donné de lire, et probablement le plus percutant des huit tomes de la Série.

Parallèlement, sans même m’en avoir parlé, il terminait l’écriture d’un autre roman, différent en tout point de Noir Kassad, un roman historique grandiose qu’il campait dans sa région natale, Charlevoix : Les fruits sauvages du huitième jour.

Pour tenter de bien souligner l’immense étendue de son talent, nous avons décidé de frapper un grand coup : faire paraître les deux livres en même temps. Noir Kassad chez Coups de tête et Les fruits sauvages… aux 400 coups.

Nous voulions attirer l’attention, mais encore une fois, silence radio…  ou presque.

Le talent de celui que je considère comme l’un des plus grands auteurs de notre époque passerait encore inaperçu…

Encore une fois, la tristesse, la douleur, le choc…

Puis Alain est tombé malade, a été obligé de ralentir, de rester chez lui, de mettre l’enseignement de côté…

J’allais le voir aussi souvent que possible et nous passions des heures et des heures, dans son salon ces fois-là, à discuter de tout et de rien : de ses projets d’écriture et de son désir de se remettre à la peinture, de la vie et des pulsions qui nous nourrissaient l’un et l’autre.

Un jour, sans m’avoir annoncé quoi que ce soit, il m’a envoyé un autre manuscrit : La vieille à Pitou. Une brique de 500 pages qu’il avait écrite en quelques mois et que j’ai lue d’une seule traite, encore. Et toujours, cette certitude sans cesse renouvelée d’avoir le privilège de côtoyer un grand homme, un grand écrivain.

Avec le départ d’Alain Ulysse Tremblay, je perds un ami très cher. Et nous perdons tous un grand homme. De l’espèce de ceux qu’on croise trop rarement dans une vie. Avec son départ fulgurant, Alain Ulysse Tremblay me fait aussi perdre mon premier lecteur.

Je ne sais pas si j’en trouverai un autre aussi fort.

Avec son départ, Alain Ulysse Tremblay nous fait perdre à tous un des plus beaux exemples de ce que l’humanité peut arriver à nous procurer de meilleur.

Repose en paix, mon frère…

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