J’agrémente de temps à autre cette chronique des échos de voyage. Les miens ou ceux de mes proches. Parlons un peu de Cuba, cette fois-ci. En escale entre La Havane et Paris, mon vieil ami Grégory a passé six heures à Montréal jeudi dernier. Le temps de quelques bières dans une microbrasserie québécoise.

L’histoire de ma rencontre avec Grégory commence à être usée, mais comme je ne vous l’ai jamais racontée, je me permets de la répéter. Ça remonte à l’époque où je terminais mon baccalauréat en échange à Buenos Aires en Argentine. Par un matin frisquet dans l’hémisphère sud, je trouve un type attablé dans ma cuisine, littéralement. Le plus naturellement du monde, on fait connaissance, on déjeune avec du dulce de leche et on devient ami. C’est ma coloc qui l’avait invité à rester. Dix ans plus tard, éparpillée sur trois continents, cette amitié est devenue ma foi, pas mal solide.

Greg est documentariste et journaliste. Il rentrait cette fois d’un stage à Cuba. Il m’a livré son témoignage à chaud à propos de cette île des Antilles qui ne laisse personne indifférent.

C’est que le peuple cubain s’est donné un premier rôle dans l’actualité du XXe siècle. La crise des missiles, la Révolution cubaine de 59, les guérillas latino-américaines, etc. En plus bien-sûr d’un régime communiste vénéré par certains, honnis par d’autres. Il s’agit d’un modèle d’État qui façonne les gens d’une façon à laquelle nous sommes étrangers. Peu importe l’analyse politique que l’on fera de Cuba, l’analyse sociologique promet d’être très riche à celui qui s’y rend. Sauf si on n’y voit que des resorts, mais ça c’est une autre histoire.

L’économie cubaine n’est pas seulement asphyxiée, elle est « retenue de l’intérieur », si je puis dire. Elle est maintenue sous contrôle politique. On ne la laisse pas s’étendre. Le logement, par exemple, est étatisé donc il est impossible de vendre ou d’acheter une maison ou des maisons.  C’est l’inverse de notre société qui n’est guère plus aujourd’hui qu’un support à la croissance de l’économie. En dépit des rituels démocratiques de l’Occident, les forces économiques sont celles qui déterminent davantage l’agenda de nos sociétés et les priorités de nos gouvernements.

Ici, l’économie « libérée » se déploie et fait se lever et fait circuler des masses d’argent, des capitaux, dont la taille est constamment plus imposante. La société accélère sans cesse et la composante sociale s’agenouille petit à petit sous la force de cette tornade de capitaux. Il peut en résulter une grande créativité, rendue possible notamment par l’affaiblissement des cadres traditionnels (eux-aussi, comme le cadre politique, cèdent sous la force des masses d’argent qui vivotent) et l’afflux de richesses matérielles qui donne des moyens.

En revanche, notre économie dérèglementée créé des inégalités, elle abandonne des gens à la misère et elle cause de graves dommages à l’environnement. Montréal-Nord est par exemple une zone périphérique construite pour répondre à la demande de main-d’œuvre des trente glorieuses et qui prend l’allure aujourd’hui d’un bassin de travailleurs excédentaires.

Toutes ces choses sont différentes à Cuba. Côté positif, il y a l’intérêt commun et social qui est prioritaire. La santé et l’éducation est gratuite pour tout le monde et Cuba parvient à de grandes réalisations dans ces domaines. Plus frappant encore, les faibles indices de criminalité et l’absence d’enfants qui meurent de faim dans les rues comme partout ailleurs en Amérique latine.

Plus négatif est le pouvoir rigidifié par le modèle communiste du parti unique. Il y a bel oet bien des élections à Cuba, et de très nombreux élus à de nombreux échelons, mais elles ont uniquement lieu au sein du parti communiste. Et comme l’État cubain est toujours l’objet d’une déstabilisation venant des États-Unis, le conflit motive la répression des opinions dissidentes. Mais cette répression n’est pas comparable à celle qui s’observe dans bien des pays du monde ; pensons à la bloggeuse, Yoani Sanchez, devenue l’icône des opposants au gouvernement cubain, et qui publie, depuis La Havane, des textes critiques de la société cubaine.

Avoir accès à des ressources, ça permet de faire des choses. Mais lorsqu’on est Cubain, ne pas avoir accès à des ressources, ça n’empêche pas de faire des choses..! L’icône de cette débrouillardise légendaire, ce sont ces vieilles voitures des années 50 que l’on renippe sans arrêt, véritable « sport national », me racontait Grégory qui a d’ailleurs réalisé un reportage sur ce thème.

Mais la débrouillardise à Cuba, c’est aussi un enseignement absolument précieux sur comment faire plus avec moins comme doit justement y réfléchir une civilisation dont le niveau de production et de consommation est devenu intenable. Jardins urbains, agriculture en ville, bricolage, recyclage extrême… Avec un tel savoir à partager, Cuba pourrait bien trouver une fois de plus au XXIe siècle le moyen d’être à nouveau un acteur de premier plan.

Merci à Greg pour le partage de ces réflexions.

Guillaume Hébert

 

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