Il y a un an presque jour pour jour, j’écrivais dans cette chronique une « lettre à ma députée » expliquant mes  inquiétudes dans la foulée de la hausse des frais de scolarité à l’université. Depuis, non seulement personne ne m’a rassuré, mais des centaines de milliers de Québécois-e-s ont pris position et combattu cette mesure du gouvernement. Parmi tout ce qui a été écrit, invoqué, analysé ou revendiqué, il y a une chose que je ne peux admettre, et c’est ce qui motive cette nouvelle réflexion à propos du message envoyé par notre ministre de l’éducation, et « députée de Montréal-Nord », Mme Line Beauchamp.

Je pense souvent ces jours-ci au seul entretien que j’ai eu dans ma vie avec Line Beauchamp. J’avais demandé une subvention à ma députée et elle m’avait reçu dans son bureau sur le boulevard Léger, à l’époque. On avait bavardé au moins une demi-heure, peut-être plus.

Elle m’avait semblé honnête. Elle m’avait expliqué que la « ligne de parti » n’est pas aussi impitoyable qu’on pourrait le croire. Elle avait dit que les jeunes comme moi devraient  s’engager davantage en politique. Pour le Parti libéral ou même pour « l’autre parti ». Elle avait déjà cette manie de ne pas nommer ses adversaires, mais elle n’avait manifestement pas succombé à la partisanerie. Line Beauchamp m’avait semblé une femme bien. À cette époque, je l’aurais crue si je l’avais entendue me dire qu’après tout, elle travaille à défendre le bien commun.

Mais lorsque j’ai entendu cette dame devenue ministre de l’Éducation invoquer la défense du bien commun la semaine dernière en défendant tant bien que mal la hausse de 75% des frais de scolarité, je me suis dit qu’il faudrait rectifier une insupportable déformation des faits.

Mme la ministre, j’aimerais donc corriger une chose à propos du grand débat qui anime présentement la société québécoise et qui vous a catapulté au cœur de l’actualité.

Sachez que je pourrais vous rappeler que durant des semaines, vous avez catégoriquement refusé de négocier avec les étudiant-e-s en dépit du souhait de la population. Lorsque vous avez finalement dit vouloir discuter, vous avez exclu a priori le thème central (la hausse). À la suite refus – prévisible dans les circonstances – des  étudiants, vous avez unilatéralement imposé le RPR, une méthode anglo-saxonne d’endettement accéléré. Vous avez alors trouvé le moyen de présenter votre gouvernement comme celui qui avait fait preuve d’ouverture dans le débat, ce qui ne manquait pas de culot. Mais ce n’est pas sur ce point que je souhaite attirer votre attention.

Vous utilisé un subterfuge similaire lors du grand forum de 2011 que vous invoquez fréquemment. Ce forum ne portait pas sur l’éducation, comme vous l’insinuez, il portait sur le « comment » d’une augmentation des frais de scolarité. Devant un tel a priori, on peut comprendre les étudiant-e-s opposées à la hausse de ne pas se sentir concerné par un tel forum. Mais ce n’est pas sur ce point que je souhaite attirer votre attention.

Vous avez dit la semaine dernière vouloir préserver le modèle québécois mais votre gouvernement n’a de cesse de répéter depuis des années qu’il cherche à rattraper la moyenne canadienne en matière de frais de scolarité. C’est une contradiction. Le modèle québécois s’est effectivement bâti depuis la Révolution tranquille par l’accessibilité des études et les bas frais de scolarité. Votre parti visait même la gratuité à cette époque ! En augmentant les frais de 75%, vous faites tout l’inverse d’une défense du modèle québécois, vous poursuivez le modèle anglo-saxon ; l’imposition du RPR est une démonstration supplémentaire. Mais ce n’est pas sur ce point que je souhaite attirer votre attention.

À l’émission Tout le monde en parle (TLMEP), vous avez invoqué le fait que vous êtes de Montréal-Nord et que vous défendez donc les moins nantis. Les preuves ont été faites que la hausse drastique des frais de scolarité réduira l’accessibilité et éloignera donc davantage notre population nord-montréalaise des études post-secondaires. Les étudiants de l’école secondaire Henri-Bourassa, l’une des deux grandes polyvalentes de notre arrondissement, ont d’ailleurs voté une levée de cours pour participer à la grande manifestation du 22 mars. Mais ce n’est pas sur ce point que je souhaite attirer votre attention.

Toujours lors de votre passage à TLMEP, vous tentiez de défendre votre refus catégorique de négocier en affirmant que votre secrétaire avait eu ses lunettes endommagées lors d’une protestation d’étudiant-e-s. Vous plaidiez alors que votre secrétaire, « c’est du vrai monde » (qui alors est le faux monde?) Non seulement cette recette visant à présenter les étudiants comme violents a échoué devant les faits ainsi que la prestance et la force de l’argumentaire d’un Gabriel Nadeau-Dubois, mais elle a aussi été largement tournée en dérision. Mais ce n’est pas sur ce point que je souhaite attirer votre attention.

Les manifestations d’étudiant-e-s ont fréquemment été réprimées avec violence et vous n’avez pas dénoncé cette violence contre les jeunes, même quand l’un d’eux a été éborgné par un policier incompétent qui s’en tirera probablement sans être inquiété. Vous avez plutôt dénoncé les étudiants pour le blocage d’un pont et avez admis avec candeur que vous « n’aimez pas les manifestations ». Lorsqu’on connaît l’importance de la manifestation pour les mouvements populaires d’hier et d’aujourd’hui, cette révélation n’est pas qu’une question de goût, elle en dit beaucoup sur une conception politique du monde. Mais ce n’est pas sur ce point que je souhaite attirer votre attention.

Vous citez la moyenne canadienne et l’Amérique du Nord pour justifier la  hausse des frais mais vous omettez de dire que l’Ontario a choisi de réduire ses frais de scolarité, voyant les admissions diminuer. Vous ne citez pas non plus le parti libéral albertain qui propose la gratuité scolaire pour les étudiants de cette province. Vous oubliez que depuis la crise de 2008, le taux de chômage est particulièrement élevé pour les jeunes qui terminent leurs études et qu’on apprenait de plus que le Québec a déjà connu une hausse de 80% des étudiant-e-s insolvables en deux ans ! Aux États-Unis, le Washington Post publiait récemment un article sur le nombre grandissant de personnes âgées (!) qui ne parviennent pas à rembourser leurs 36 milliards de dettes d’étude, ce qui fait craindre une bulle spéculative liée à l’endettement étudiant. Vous allez à contre-sens de l’histoire, mais ce n’est même pas sur ce point que je souhaite attirer votre attention.

Ce que je veux rectifier, c’est le summum de démagogie que vous avez atteint, et qui constituait un choc avec la personne honnête que je croyais avoir connu dix ans plus tôt, lorsque vous avez pilonné sur toutes les tribunes que vous refusez de négocier avec des étudiants qui vous disent « vouloir refiler leur facture à d’autres ». Et vous insistez. Comme pour vous convaincre vous-même que c’est bel et bien ce qu’ils vous disent les étudiant-e-s.

Et bien c’est faux ce que vous dites, Mme la ministre, et je pense même que vous le savez.

Les étudiants se battent pour beaucoup plus. Non seulement vous n’avez pas réussi à persuader le Québec que 75% d’augmentation des frais de scolarité soit une  « juste part » pour accéder à l’université (après tout faire sa juste part, quand on est étudiant, c’est… étudier), mais vous savez que les étudiant-e-s proposent une autre vision de ce qu’est l’éducation et les services publics en général dans une société civilisée.

Les étudiant-e-s québécois-e-s se feront un plaisir de contribuer au trésor public lorsqu’ils n’auront plus le statut d’étudiant-e-s. D’ici là, ne les faisons pas payer pour apprendre. Ne les poussons pas à négliger leurs études en travaillant pour payer leurs études.  Et pourquoi pas, oui, la gratuité scolaire. Il est démontré qu’elle coûterait des « peanuts » dans le budget du Québec.

La hausse des frais de scolarité est une opération largement idéologique qui invoque maladroitement une logique comptable. Lorsqu’on la creuse, on ne trouve pas grand chose.

Devant elle, le mouvement québécois qui s’est levé et qui outrepasse largement les associations d’étudiant-e-s , défend une autre vision de l’éducation. Une vision plus crédible, plus juste et qui ressemble davantage à ce que sont les Québécois-e-s.

Les étudiant-e-s ne veulent pas refiler de facture à quiconque. La « facture » elle-même est le fruit d’imagination. Devant ce délire, le mouvement étudiant redonne espoir dans le devenir du peuple québécois. La manifestation du 22 mars, probablement la plus grande de l’histoire du Québec, ne peut quand même pas s’expliquer par l’individualisme ! Au contraire, elle annonce peut-être un « printemps érable ». En tout cas, elle marquera au fer rouge une génération de Québécois-e-s et c’est une formidable nouvelle. 

Faites-vous montre de la même grandeur, Mme la ministre ?

Guillaume Hébert

10 avril 2012

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