La Concertation des luttes contre l’exploitation (CLES), prononcé « clé », est une coalition d’organismes et de personnes critiques de l’industrie du sexe. L’organisme offre plusieurs services aux femmes travaillant ou ayant travaillé dans cette industrie. Entrevue avec Éliane Roy-Legault, responsable des communications à la CLES.

MàJ du 13 juin: La Cour suprême du Canada entendra aujourd’hui, le 13 juin, les avocats des deux partis dans la cause Bedford c. Canada.

Le café El Mundo se trouve à l’angle Jean-Talon Est et Saint-Hubert. Une petite terrasse couverte jouxte l’entrée dont l’intérieur est voilé par d’épais rideaux rouges. J’y retrouve facilement Éliane Legault-Roy. Elle m’attendait au comptoir faisant face au mur vitré. De cette position, il est possible d’observer avec facilité la lente chorégraphie d’automobiles, de vélos et de piétons animant ce petit secteur de Villeray en cette fin d’après-midi. Le soleil tache d’une teinte orangée les rues et les bâtiments. À l’intérieur, une odeur de café emplit la salle occupée par une dizaine de clients assis autour de petites tables rondes. L’atmosphère intime et décontracte est très palpable ici. La cacophonie de l’extérieur est feutrée par une musique folk qui joue en toile de fond.

Lorsqu’Éliane a pris contact avec nous, elle m’a assuré que c’était dans l’intérêt des Rosemontoises. « [La cause Bedford c. Canada] est un sujet brûlant d’actualité impliquant des Rosemontoises et en ce sens, j’ai crue qu’il pourrait être intéressant pour vous et vos lecteurs de même bien sûr que pour nous, de faire l’objet d’un article dans votre journal », écrivait-elle dans son message. Nous avons fixé un rendez-vous pour le lendemain après les heures de bureau. Ce fut une très mauvaise décision étant donné le trafic monstre des banlieusards quittant la mégalopole montréalaise. Quoi qu’il en soit, Éliane excuse mon retard et m’invite à la rejoindre. Après avoir commandé un café glacé, je m’installe près de cette jeune brune aux yeux rieurs.

Étudiante à la maîtrise en science politique avec une spécialisation en terrorisme, Éliane travaille pour la CLES depuis trois mois. Cependant, cela fait plusieurs années qu’elle est féministe et militante dans plusieurs causes, dont celle de la lutte contre l’exploitation sexuelle. « Quand j’ai commencé à m’intéresser à la question de la prostitution, je trouvais que c’était une des plus grandes inégalités de ce monde », explique-t-elle d’emblée. L’organisation pour laquelle elle travaille tente justement de faire entendre sa voix, par l’entremise de la Coalition des femmes pour l’abolition de la prostitution, dans la polémique cause Bedford c. Canada que la Cour Suprême du Canada.

 

Une troisième voie

La Coalition des femmes pour l’abolition de la prostitution est un regroupement pancanadien se compose de plusieurs organismes, dont l’Association des femmes autochtones du Canada, le Vancouver Rape Relief & Women’s Shelter ainsi que l’Association canadienne des centres contre le viol. La CLES est un de ses membres fondateurs. Le 13 juin, la Coalition interviendra devant la Cour Suprême dans cette cause dont la décriminalisation totale est demandée par les plaignantes, soit Terri-Jean Bedford, Amy Lebovitch et Valerie Scott, toutes des femmes travaillant dans l’industrie du sexe.

En 2012, le gouvernement fédéral avait porté en appel le jugement rendu par la Cour d’appel de l’Ontario qui avait déclaré inconstitutionnels certains articles du Code criminel. Dans l’affaire Bedford, la Coalition propose la décriminalisation partielle, c’est-à-dire de condamner le client, mais pas la prostituée. « Si l’on considère comme nous que la prostitution est une violence envers les femmes, on doit trouver tous les moyens pour aider ces victimes. La décriminalisation totale banaliserait cette violence genrée. », souligne Éliane. Pour la CLES, comme les autres organisations membres de la Coalition, un assouplissement des lois pour les travailleuses du sexe aurait pour conséquence de diminuer l’exploitation sexuelle des femmes. En effet, le modèle « nordique » (car il est appliqué en Suède, en Norvège et en Islande) a démontré une diminution de la traite et de la prostitution de 50 à 70%. A contrario, une décriminalisation totale conduit les pays qui l’appliquent à entrer dans le marché du tourisme sexuel, comme en Allemagne et aux Pays-Bas.

Fondée en 2004, la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle travaille annuellement avec plus de 300 femmes. « Présentement, à la CLES est formée d’une équipe de six travailleuses et de plusieurs contractuels », affirme Éliane. Elle m’explique ensuite à l’aide de divers documents que la CLES a un programme en trois volets: les ateliers de formation, le lobbying politique et les services aux femmes. Le premier volet couvre des ateliers que donnent la CLES à des jeunes dans des écoles, à des policiers et à des prostituées. La campagne que mène l’organisation dans l’affaire Bedford fait partie du second volet. Le dernier est beaucoup plus vaste. « Les services que nous offrons aux femmes composent la grande partie de nos activés, précise Éliane. Nous offrons d’abord de l’accueil: les femmes peuvent venir nous rencontrer pour parler ou demander conseil. Nous les accompagnons aussi dans des diverses démarches légales, par exemple pour avoir un pardon judiciaire ou faire des cartes d’assurance maladie. Nous organisons également des cafés-rencontres. » Elle continue en me présentant un nouveau programme, « Équipe de solidarité », qui permet à leurs membres d’échanger des services entre elles. « Par exemple, une femme ayant un vécu en lien avec prostitution, ou non, peut offrir son temps pour garder des enfants ou alors corriger des textes. Les femmes qui sortent de la prostitution peuvent piger dans notre base de données. », ajoute-t-elle après avoir bu de son café.

Situation dans Rosemont–La Petite-Patrie

À l’aide d’une carte de Montréal, Éliane me montre ensuite plusieurs points colorés, dont certains dans Rosemont–La Petite-Patrie. C’est une étude réalisée par la CLES répertoriant les lieux reliés à l’industrie du sexe dans la région de Montréal. On y apprend qu’en 2011 il y avait entre autres près de 199 salons de massage, 65 bars de danseuses, 38 agences d’escortes, 13 lieux de prostitutions et sept clubs échangistes. « Ça c’est seulement ceux que nous avons trouvé. Nous sommes en train de refaire cette étude. Nous remarquons que tout est en augmentation, en particulier les salons de massage. D’ailleurs, à Villeray, un moratoire visant à stopper l’épidémie des salons de massage a été déposé dernièrement. » Bien que plusieurs lieux ont été répertoriés dans le cendre-sud de la ville, la situation dans Rosemont–La Petite-Patrie n’est pas négligeable puisqu’on y retrouve une vingtaine de salons.

En terminant, on parle, bien évidemment, du mythe du « plus vieux métier du monde ». « Le plus vieux du monde, c’est la vannerie! On pêchait bien avant de vendre nos corps, ironise-t-elle tout en riant, [La prostitution] n’est pas une fatalité. Il y a plein d’horreurs dans le monde, ce n’est pas une raison de les accepter. »

Pour en savoir plus sur la cause Bedford c. Canada, consultez le site de la Cour d’appel d’Ontario.

Rémy-Paulin Twahirwa

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