André ne travaille jamais les lundis. Dimanche soir, onze heures, la maison est endormie, sa femme aussi. Il a passé la journée à la campagne. Un dimanche à la campagne. Il aime la campagne; sa femme moins, elle aime moins, c’est une question de personnalité. On dirait que cela l’étouffe, les grands espaces, la nature, les champs, les prairies, les moufettes et les tits-zoiseaux! Elle préfère le bruit des villes, le mouvement des foules, l’effervescence du voisinage, les fumées d’usine, l’odeur de l’asphalte mouillée.

Beau couple. Tenez, ce matin, André l’avait préparée à une activité familiale au chalet de son frère à Val-David. Ce n’est quand même pas St-Meu-Meu Val-David, il y a du monde, même un village du Père Noël et le Petit Poucet. J’avoue que le chalet est un peu à l’extérieur du village, dans un petit rang charmant et bucolique. André est fou de ce coin de pays; il y trouve tout ce qu’il adore, le silence, les feuilles mortes (déjà), les champs de blé d’Inde, un petit ruisseau chantant et du bois à couper, plein de bois à couper!

Il arrive chez Guy, son frère, avec sa femme, excité comme un pou sur la tête d’un élève de première année. Elle est aussi excitée, mais pas pour les mêmes raisons. Elle trouve que ça sent fort la campagne, se plaint des maudites petites mouches noires, de ses allergies insupportables, qu’elle devra endurer sa collante de belle-sœur, qui reste à Mont-Laurier. Ils sont les derniers arrivés évidemment. Les hommes ont commencé à bûcher, les femmes préparent le souper. Une dizaine de petites abeilles heureuses et productives.

Quelques heures passent, et, de loin, André observe sa femme et analyse la situation. Les bras chargés de bûches qu’il transporte avec les boys dans le hangar, il pense que sa Linda va bien finir par s’adapter. Elle est comme ça, songe André, ça lui prend un petit peu de temps pour embarquer. Les femmes ont l’air à avoir du plaisir dans le chalet. On les entend rire jusque dans le bois. Y ‘en a une qui chante : «Partons la mer est belle…» C’est sûr que ce n’est pas Linda!

Un beau dimanche, loin de la ville, à faire une activité, utile et agréable avec la famille. André capote de joie. Les gars sont comiques et racontent plein d’histoires en sciant et transportant du bois. André connait la plupart des blagues, mais fait semblant que non. Il rit fort et encourage les conteurs… Le soleil a pris rendez-vous avec Val-David, il fait beau sans bon sens… l’automne, où ça l’automne? Un méga pot de limonade maison trône sur la table à pique-nique. On fait une pause et on se rafraîchit… Comme une annonce de caisse populaire, la vie est belle et le temps est bon.

Les femmes viennent rejoindre leurs hommes, les bras chargés de légumes, le bouilli sera un succès. Linda lance un regard à son mari, un regard qui ressemble à un SOS. Il comprend le message et s’approche d’elle discrètement.

-Ça va faire les filles de Caleb, lui murmure-t-elle. J’suis tannée de jouer à Donalda. As-tu fini de bûcher? Moi j’ai le goût de prendre une marche, j’étouffe. Viens-tu?

André sait qu’il n’a pas le choix. Ils s’excusent et s’en vont emprunter le petit sentier près du ruisseau. L’eau va la calmer pense-t-il.

-Pourquoi tu fais la tête?, lance André avec un enthousiasme exagéré.

-Parce que je suis découragée. Tantôt, les femmes dans la cuisine ont décidé de se revoir la semaine prochaine, à Mont-Laurier; la même gang, pour le 20e anniversaire de mariage de Céline et Michel… Trop c’est trop André, j’en peux plus de la campagne et de ta famille!

Il n’ose pas lui dire que ce fameux party de la semaine prochaine est un coup monté, et que c’est plutôt son cinquantième anniversaire que la famille célébrera. Il aurait dû suivre sa première idée: souligner, seul avec elle, sa fête au Casino de Montréal, dans le bruit, la foule, l’anonymat et l’artifice. Ils reviennent rejoindre le groupe qui les applaudit comme s’ils étaient de nouveaux mariés.

-Une famille unie, c’est comme avoir gagné à la loterie mon amour, lui murmure André.

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