À quoi servent les consultations publiques?

Lettre ouverte à Louise Harel, chef de Vision Montréal et de l’opposition officielle à la Ville de Montréal, Benoit Dorais, maire de l’arrondissement du Sud-Ouest, et Gérald Tremblay, maire de Montréal.

Madame, messieurs,

Nous sommes un groupe de citoyens résidents du Sud-Ouest qui nous intéressons aux développements entourant le grand projet de l’heure à Montréal: l’avenir de Griffintown. En bons résidents et contribuables des zones limitrophes de ce secteur, nous suivons de près les travaux menés par l’Office de consultation publique de Montréal (l’OCPM), ainsi que les assemblées publiques tenues par la mairie d’arrondissement au sujet des projets immobiliers et demandes de dérogations qui en découlent.

Madame Harel, à titre de chef de Vision Montréal, nous aimerions attirer votre attention sur l’attitude et les actions des élus de votre parti, au pouvoir dans l’arrondissement du Sud-Ouest. Quelques faits nous sont apparus préoccupants et méritent que l’on s’y attarde. Surtout, nous aimerions vous soumettre d’importantes questions pour lesquelles nous espérons enfin des réponses, puisque celles fournies jusqu’à présent par l’équipe du maire Dorais nous semblent d’une partialité déconcertante.

Comme vous le savez, le 21 janvier dernier, l’OCPM entamait son processus de consultation publique sur l’avenir de Griffintown. Après des mois de publicité, l’OCPM tenait portes ouvertes à l’ÉTS et invitait les spécialistes tout comme la population à participer à cet exercice démocratique. La mairie d’arrondissement participait à l’exercice et était forcément au courant de sa venue depuis longtemps.

Nous apprenions alors qu’en plus de mégas projets en chantier tels que Les Bassins du Havre ou d’autres déjà autorisés, l’arrondissement avait en cours de traitement environ neuf projets immobiliers d’envergure dont certains faisaient l’objet de demandes de dérogations majeures.

En effet, juste dans la semaine qui a suivi la consultation de l’OCPM, soit celle du 31 janvier, la mairie d’arrondissement tenait de son côté des assemblées publiques de consultation pour trois projets immobiliers, soit ceux du 50, rue des Seigneurs (Projet Sonoco), du 2365, rue St-Patrick (Projet Carpet Art Déco), ainsi que celui du Nordelec au 1751, rue Richardson. Ces assemblées visaient l’autorisation de règlements sur la modification de l’affectation des lieux, et pour l’un d’entre eux, la modification du plan d’urbanisme de manière à permettre l’augmentation de la hauteur constructible de 25 à 44 mètres.

Puisque les projets Carpet Art Déco et Nordelec (notez que ce dernier fait l’objet d’une autre consultation de l’OCPM) ne font malheureusement pas partie du grand projet Griffintown, prenons donc le projet Sonoco à titre d’exemple pour illustrer nos préoccupations.

Comme plusieurs de nos concitoyens, nous nous sommes déplacés le 31 janvier pour écouter la présentation du projet et exprimer nos préoccupations face aux importantes dérogations mises de l’avant par l’arrondissement. (Modification de l’affectation «secteur d’emplois» par l’affectation «secteur mixte» et autorisation d’une augmentation de la hauteur maximale de 25 à 44 mètres). Lors de l’assemblée présidée par Véronique Fournier, conseillère de ville et porte-parole de l’Opposition officielle de Vision Montréal en matière d’urbanisme, plusieurs des résidents présents ont soumis des objections fort pertinentes et bien documentées, et ont soulevé des questions de fond à l’endroit de ces projets de dérogations.

Les maigres réponses que nous avons eues se sont avérées fort déroutantes tant la présidente a démontré son soutien au projet et son peu d’ouverture face aux témoignages du public. La présidence d’assemblée devrait, selon nous, exiger un minimum de neutralité alors que Mme Fournier laissait voir de façon flagrante qu’elle était favorable aux modifications de règlements et peu disposée à justifier les dérogations proposées. D’ailleurs, aucune démonstration n’a été faite de la nécessité de déroger à la hauteur constructible maximale, et lorsque la conseillère de Projet Montréal, élue elle aussi, a poliment expliqué les causes de son désaccord, la présidente s’est montrée ouvertement impatiente et agacée.

Nous n’entrerons pas ici dans le détail des objections soulevées bien que plusieurs d’entre elles le mériteraient. Notre but étant plutôt de poser des questions fondamentales à nos élus, qu’il s’agisse du chef du parti de l’opposition officielle qui a tant critiqué l’administration montréalaise pour son regrettable PPU du secteur Peel-Wellington, du maire de l’arrondissement et du maire de la ville, qui a adopté le PPU en question.

À quoi servent les consultations publiques? Pourquoi tant d’empressement à voter des dérogations et à approuver de nouveaux projets? Pourquoi au moment où l’OCPM dépense l’argent des contribuables en tenant un vaste processus consultatif, l’équipe du maire Dorais n’attend-elle pas que l’Office ait effectué son travail et déposé ses recommandations et ses conclusions? Quelle est l’urgence d’agir à l’emporte-pièce, sans vision globale, et d’introduire des tours de 10 et 14 étages dans un secteur où les constructions résidentielles avoisinantes ont au plus quatre ou cinq étages?

Il s’agit là d’une attitude contradictoire puisque Mme Fournier elle-même défendait la pertinence des travaux de l’Office: «Ce serait une erreur de douter de l’importance de participer aux travaux de l’Office de consultation publique de Montréal au sujet de Griffintown». (Extrait de sa lettre ouverte intitulée «Les audiences de l’OCPM sur la planification détaillée de Griffintown: rebâtir la ville sur la ville»). Dans cette lettre, il est par ailleurs évoqué de corriger les erreurs du programme particulier d’urbanisme (PPU Peel-Wellington) adopté en 2008 par l’administration du maire Gérald Tremblay.

Or, à nos yeux, en favorisant les dérogations et la construction de tours d’habitation, la mairie du Sud-Ouest semble plutôt prête à répéter le même scénario de densification sans égard au milieu existant que nous habitons. (Encore une fois nous n’entrerons pas dans le détail des problématiques de spéculation par exemple, liées à la variation des hauteurs que Ville-Marie connaît, ni dans celles de la circulation automobile et de la pollution qui accompagnent ce genre de densification, ni même celles de la construction ou de l’entretien des infrastructures bien qu’elles soient toutes dignes d’étude et de débat).

À l’heure où Montréal souffre d’un déficit démographique dû à l’exode des familles de la classe moyenne vers la banlieue, pourquoi votre parti fait-il fi d’une réflexion de fond et ne saisit-il pas l’occasion de faire de Griffintown un quartier à échelle humaine, un véritable milieu de vie, un endroit où les familles auraient envie de s’établir et de rester? Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour développer une vision urbaine novatrice et bâtir un quartier digne du 21e siècle qui pourrait inspirer les autres grandes villes du monde? Jamais dans les présentations ou communiqués il n’est fait mention de la construction d’aires de jeux, d’écoles, de bibliothèques, de gymnases, de coopératives d’habitation, de lieux de promenade et de rencontre, ni de lieux d’emplois. La Ville a-t-elle démissionné à ce point de son rôle pour devenir un simple «guichet express» pour l’approbation de projets de promoteurs immobiliers?

Mme Harel, vous qui êtes venue en politique municipale en disant que vous aviez «mal à votre ville» et qu’avec votre parti, Vision Montréal, vous offririez une alternative à l’administration du maire Tremblay et de son parti, ne devriez-vous pas, vous et les membres de votre parti, prêcher par l’exemple? D’abord en respectant les travaux de l’OCPM et en observant un moratoire complet sur le développement immobilier de Griffintown. En écoutant les citoyens inquiets de l’avenir de leur quartier, en répondant à leurs questions, et surtout en évitant de répéter les erreurs de l’administration du maire Tremblay. Vous comprendrez qu’en ces temps d’allusions à la collusion et autres pratiques douteuses dans le monde municipal, les contribuables, toujours davantage sollicités, attendent de l’opposition une conduite exemplaire là où elle exerce le pouvoir. Notre ville souffre cruellement d’un manque d’urbanisme digne de ce nom. Ne l’avez-vous pas dénoncé en campagne électorale? Nous le voyons aujourd’hui, la ville des promoteurs n’est pas la ville des citoyens. Est-ce que quelqu’un se préoccupe encore de l’intérêt collectif ou est-ce une notion dont plus personne ne se soucie?

Il est très difficile pour nous, simples citoyens, de comprendre comment fonctionne cette ville et de la suivre dans ses dédales décisionnels. Qui décide quoi? Pour qui? Que fait l’arrondissement, que fait la Ville? Nous participons de bonne foi aux consultations et aux assemblées publiques, mais notre confiance et notre patience s’effritent.

Noor Al Kuraishi (Pointe Saint-Charles), Antoine Beauchemin (Pointe Saint-Charles), Christiane Beauregard (La-Petite-Bourgogne), Ingrid Berzins (La-Petite-Bourgogne), Peter Blachford (La-Petite-Bourgogne), François Caza (La-Petite-Bourgogne), Monique Chagnon (La-Petite-Bourgogne), Éric Coloccia (Pointe Saint-Charles), Françoise Daigneault (La-Petite-Bourgogne), Alain Davy (La-Petite-Bourgogne), Claire Deschamps (La-Petite-Bourgogne), Olivier Deshaies (Pointe-Saint-Charles), Jacques Drouin (Pointe-Saint-Charles), Jeffrey Dungen (Griffintown), Jason Galvao Anderson (Pointe Saint-Charles), Sylvie Huraut (Pointe Saint-Charles), Caroline Jarvis (La-Petite-Bourgogne), François LeBlanc (Pointe Saint-Charles), Vincent Leuzy (La-Petite-Bourgogne), Gerry L’Orange (La-Petite-Bourgogne), Mélissa Martineau (Pointe Saint-Charles), Diane Primeau (La-Petite-Bourgogne), Virginie Rivet (La-Petite-Bourgogne), Christian Roy (Griffintown), Mima Souza (St-Henri), Diane Strong (Pointe Saint-Charles), Frederic Valiquette (La-Petite-Bourgogne), Romain Veilleux (La-Petite-Bourgogne).

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