MANILLE, Philippines — À l’époque où il était maire de la ville de Davao, le président philippin Rodrigo Duterte a ordonné à ses hommes d’exécuter criminels et adversaires dans le cadre d’une campagne qui a fait un millier de morts, a raconté un ancien milicien au Sénat du pays.

L’homme de 57 ans, Edgar Matobato, a témoigné devant le comité sénatorial, dont les audiences sont télédiffusées à l’échelle nationale, avoir entendu M. Duterte ordonner certains des meurtres. Il a ensuite reconnu avoir personnellement tué une cinquantaine de personnes, dont un kidnappeur présumé qui a été lancé aux crocodiles en 2007 dans la province de Davao del Sur, dans le sud du pays.

Les organisations de défense des droits de la personne accusent depuis longtemps M. Davao d’avoir eu recours à des escadrons de la mort — ce que le président a toujours nié, même s’il ne se gêne pas pour dire publiquement qu’il souhaite tuer tous les criminels. M. Matobato est le premier individu à admettre avoir participé à de telles exécutions et à impliquer directement M. Duterte sous serment, lors d’une audience publique.

L’enquête du comité sénatorial est dirigée par la sénatrice Leila de Lima, qui compte parmi les principaux détracteurs de la campagne antidrogue de M. Duterte qui a coûté la vie à quelque 3000 toxicomanes ou revendeurs depuis qu’il a accédé à la présidence.

M. Matobato a raconté que M. Duterte avait demandé à ses hommes, en 2009, d’éliminer la sénatrice. Celle-ci a eu la vie sauve uniquement parce qu’elle a changé d’itinéraire à la dernière minute, ce qui lui a permis d’éviter l’embuscade.

M. Matobato a ajouté que les meurtres ont commencé en 1988, quand M. Duterte a été élu maire de la ville. En plus des criminels, a-t-il dit, sa mission était d’éliminer les adversaires politiques du maire et de son fils, Paolo Duterte, qui est aujourd’hui le maire adjoint de Davao.

Un porte-parole de M. Duterte a réfuté ces allégations en rappelant qu’une enquête gouvernementale à ce sujet a avorté, faute de preuves et de témoins. Plusieurs militants croient toutefois que les témoins potentiels refusent de parler par crainte d’être exécutés.

M. Matobato a raconté avoir tué un rival amoureux de Paolo Duterte; un militant étranger qu’il aurait étranglé avant de la dépecer et de l’enterrer dans une carrière en 2002; et un commentateur radio qui comptait parmi les détracteurs du maire. Certaines victimes auraient été abandonnées dans les rues de la ville, enterrées dans des fosses secrètes, ou lancées à la mer après avoir été éventrées et attachées à des blocs de ciment.

M. Matobato a dit avoir décidé de raconter ce qu’il savait une fois M. Duterte élu président, par crainte d’être éliminé, et pour faire cesser la tuerie. Le ton des échanges a monté quand le sénateur Alan Peter Cayetano l’a accusé de faire partie d’un complot pour renverser M. Duterte, au point où la sénatrice de Lima a dû demander l’intervention des gardiens de sécurité.

Elle a ensuite déclaré que l’immunité présidentielle dont jouit M. Duterte pourrait devoir être réexaminée.

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