Getty Images Les interventions militaires sont de plus en plus invisibles alors que les journalistes ne se risquent plus dans des zones où leur vie est en péril.

Irak, Syrie, Yémen, Soudan du Sud, Mali: autant de conflits qui se dérobent au regard des journalistes et du public. Métro a parlé avec Jean-Claude Guillebaud, reporter de guerre pendant plus d’un demi-siècle, de ces tragédies invisibles.

Les journalistes risquent leur vie à se rendre dans des zones de guerre aujourd’hui. La nature de la profession a-t-elle changé depuis votre propre parcours?

Les journalistes sont en effet devenus persona non grata dans les zones de guerre. Ils sont devenus des monnaies d’échange autour desquelles s’est développée une véritable industrie de l’otage. Les journalistes sont séquestrés par intérêt pécuniaire ou pour exercer une pression sur les gouvernements impliqués dans un conflit. Dans tous les cas, ils sont devenus, malgré eux, des protagonistes plutôt que de simples témoins.

Le phénomène n’est pas nouveau: des collègues à moi ont déjà été pris en otages lorsque je couvrais la guerre du Vietnam. Mais ce qui était l’exception autrefois est malheureusement devenu la règle aujourd’hui.

monde-jean-claude-guillebaud-dr«Les photoreporters adorent aller dans les zones de conflit. Mais pour vivre, ils sont réduits à photographier Brigitte Bardot et ce genre de people.»
– Jean-Claude Guillebaud, ancien reporter de guerre au Monde et au Nouvel Observateur

Les grands groupes de presse sont de plus en plus réticents à investir dans le reportage en zones de guerre, laissant des pigistes accomplir cette tâche. Y voyez-vous un renoncement néfaste pour les citoyens?

Je dis souvent que le médiatique est en train de tuer le journalisme. Le médiatique inonde le public d’informations, le noie dans une sauce d’actualités sans profondeur, présentées sur le vif.

Les journalistes devraient pourtant être des empêcheurs de simplifier en rond. Ils sont capables de montrer la complexité des choses, d’offrir les nuances nécessaires pour comprendre un monde qui n’est jamais divisé entre les bons et les méchants.

Il ne faut pas se tromper: la qualité des reportages s’est améliorée depuis mon époque. Mais les petits chefs-d’œuvre qui sont parfois produits ne sont jamais diffusés au petit écran, sinon à 1 h du matin. Les heures de grande écoute, et c’est déplorable, sont réservées aux programmes de variété. Aujourd’hui, on divertit là où, il n’y a pas si longtemps encore, on informait.

Ces pigistes qui se rendent en Irak, en Syrie et ailleurs risquent leur vie et leurs finances pour informer le public. Le jeu en vaut-il la chandelle?

Récemment, une jeune journaliste d’environ, quoi, 27 ans a publié le salaire qu’elle gagnait pour produire des reportages depuis la Syrie. Le montant a choqué tellement il était dérisoire. Cette jeune femme – et de plus en plus de femmes deviennent reporters de guerre, il faut le souligner – risquait sa vie tous les jours pour un salaire de crève-faim. C’est la nouvelle réalité, et c’est dommage, car c’est le public qui, ultimement, en souffre.

En conférence

Jean-Claude Guillebaud participera à la conférence «Pourquoi tant de violence?» au Centre culturel chrétien, vendredi soir de 19h30 à 21h30.

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