Isabelle Bergeron/Métro Melania Velasquez et Lucas Alexis, dont le père, panaméen aussi, attend ses papiers d'immigration.

LOGO Une présidentielle à vélo

Ils ont parcouru les États-Unis sur deux roues, du Vermont à la Floride, pour tâter le pouls des Américains en cette saison électorale. Voici le quatrième et dernier texte de la série écrite par deux reporters à vélo. Aujourd’hui, ils nous présentent le parcours de Melania, une immigrante panaméenne qui a dû faire un véritable parcours de combattante pour obtenir sa citoyenneté américaine. Elle voit, dans la campagne de Donald Trump, un affront aux sacrifices qu’elle a dû faire pour voter – et contribuer, par ses impôts, à la société qui l’a accueillie.

Melania Velasquez de Gutierrez est une citoyenne américaine depuis 2015. Entre le 3 septembre 2001 et aujourd’hui, elle est passée par l’entièreté du processus d’immigration, a vécu 10 ans en tant que sans-papiers, reçu sa résidence permanente en 2009, fait des études et est devenue assistante médicale. Elle a voté, par anticipation, pour la première fois de sa vie dans cette présidentielle aux allures de bataille de cours d’école.

Avec l’élection en cours, le choix de Melania pourrait difficilement être plus clair. «Jamais Trump.» Plutôt simple, de prime abord. Dans le cubicule, elle déchante devant tant de décisions à prendre. À la sortie du bureau de scrutin, elle semble un peu déçue. «Je ne savais pas que je devais voter pour autant de lois. Est-ce que je veux une taxe sur l’éducation…? Je ne sais vraiment pas. J’aurais dû mieux me renseigner. Ça semblait si simple que je n’ai pas pris le temps.»

C’était la première fois, à 32 ans, qu’elle votait. Arrivée aux États-Unis à 17 ans avec un visa de touriste, elle n’avait jamais participé à une élection dans son pays d’origine, le Panama. En sol américain, elle a vu deux présidents de deux partis différents et connu quatre mandats avant de pouvoir faire compter sa voix dans son pays d’adoption.

Melania a atterri en Floride, dans la petite ville de Belle Glades, avec un visa de touriste de six mois, renouvelé une fois pour la même période. Elle s’est retrouvée, en septembre 2002, immigrante sans-papiers bien loin de chez elle. «Entre illégal et sans-papiers, la différence vient du fait de ne pas avoir traversé la frontière caché dans un baril à l’arrière d’un camion. À part ça, c’est la même chose. On n’a le droit à rien.»

Son statut d’immigrante sans-papiers ne l’a pas empêchée d’exceller académiquement. Moins d’un an après son arrivée, la jeune femme avait terminé son secondaire et maîtrisait l’anglais suffisamment pour aspirer à des études supérieures. Très peu d’États américains permettent à des sans-papiers l’accès à l’université. La Floride n’étant pas un de ceux-là, c’est à New York qu’elle passera deux ans et demi de sa vie afin d’obtenir une attestation d’une université communautaire (l’équivalent d’une technique au cégep).

Pour payer ses études, se nourrir et se loger, elle a travaillé de jour et étudié de soir; le tout, évidemment, «en dessous de la table». «Les gens se plaignent que les immigrants illégaux utilisent les services du gouvernement sans payer de taxes, mais la vérité, c’est que les sans-papiers seraient plus qu’heureux de travailler légalement et ainsi, contribuer à la société, mais on les empêche de le faire. On ne leur en donne même pas la chance.» Pour obtenir une résidence permanente, le processus peut prendre des années, donc il est pratiquement impossible de ne pas travailler pendant ce temps. Selon Melania, certains sans-papiers vont se procurer un faux numéro de taxes pour travailler. Ils payent alors des impôts qu’ils ne pourront jamais récupérer.

Un (très) long processus

En 2003, Melania a entrepris des démarches pour obtenir sa résidence permanente. Avec sa mère Maria Crucita de la Cruz, elle a déposé sa demande «mère-fille» censée accélérer le processus, puisque la matriarche possèdait déjà sa citoyenneté américaine.

Elle a reçu sa résidence permanente… six ans plus tard. Pendant ces années, elle a réussi à commencer un bac dans le programme de médecin-assistant à l’université d’Augusta, en Géorgie, avec la promesse d’obtenir sa résidence permanente sous peu. «Pendant longtemps, j’ai cru que j’irais à l’école de médecine. J’avais les notes. J’avais un GPA (Grade Point Average, l’équivalent de la cote R) de 3.9 [sur 4]. Mais après tant d’années à me battre, à travailler sans permis pour un jour, peut-être, y arriver, je me suis dit que quatre ans d’école plus trois ou quatre autres années d’internat, c’était trop. Je voulais commencer à vivre. Je voulais voyager.»

Entre son arrivée aux États-Unis et l’obtention de sa résidence permanente, elle n’avait jamais pu remettre les pieds au Panama, où famille et amis vivent encore. Dix ans après son départ, elle est retournée dans sa patrie pour la première fois.

Un oiseau dans une grande cage

Melania compare la situation des illégaux à des oiseaux dans une grande cage. «On peut aller à peu près partout une fois qu’on est entré aux États-Unis, mais on ne peut pas sortir et surtout, on ne peut rien y faire. Même pas y obtenir un permis de conduire, alors que le processus pour obtenir un statut légal peut prendre plus de 10 ans! Quand ça devient aussi ridicule, c’est normal de se dire: “Tant pis, je vais conduire sans permis!”»

Elle a donc choisi le programme de médecin-assistant duquel elle graduait en 2013. «Aujourd’hui, je suis citoyenne américaine, je travaille 12 heures par jour, avec un garçon de 9 mois. Je paye 40% de taxes.» Pour Melania, qui a réussi à passer entre les mailles du filet de l’immigration, c’est ajouter l’insulte à l’injure de voir un candidat comme Donald Trump à un cheveu de la présidence. «Moi, ça fait presque 15 ans que je me bats pour devenir une travailleuse honnête. Pour payer des impôts! Et lui, le milliardaire, n’en paye pas depuis 20 ans! C’est dégoûtant!»

«Lorsque j’étais plus jeune, j’avais un penchant beaucoup plus à gauche. En vieillissant, je me retrouve à tranquillement dériver vers la droite.» – Melania Velasquez, dont le souvenir de son pays d’origine (le Panama), rempli de corruption, refait surface quand elle considère les options politiques qui s’offrent à elle.

Melania raconte qu’en travaillant à l’hôpital, elle voit un grand nombre de patients qui abusent du système. Un exemple concret: «Souvent, les femmes qui n’ont pas d’argent pour se payer un test de grossesse à la pharmacie viennent à l’urgence parce qu’elles savent qu’on n’a pas le choix de les traiter, même si ça engorge le système. Elles oublient, consciemment ou pas, qu’elles vont quand même se faire facturer par la suite, si leur prime ne les couvre pas. Mais après, s’elles ne peuvent pas payer, elles vont faire faillite.» Pour certaines personnes, dit-elle, la faillite est presque routinière. Elle affirme que de voir des gens utiliser des ressources de cette manière l’enrage. C’est une raison qui la fait osciller vers l’option républicaine.

De gauche à droite

Une observation illustre bien la pensée politique de Melania: il était impossible pour elle de voter républicain, à cause de Donald Trump, mais si une autre personne avait été sélectionnée par le parti, elle aurait eu à faire un choix bien plus compliqué. Une couche de plus à cette pensée politique complexe? Elle croit que le meilleur système de santé en serait un financé par le gouvernement, comme au Canada. «Hillary veut réparer Obamacare et Trump veut redonner la part belle aux compagnies d’assurances. Mais réparer quoi et comment?» Pour Melania, le système tient à un équilibre complexe. Il faut prendre le temps d’analyser tous ses constituants avant de bouger une seule pièce.

Quinze ans après son arrivée en sol américain, elle s’est mariée au Panama pendant une de ses visites en terre natale. «J’imagine que les Américains ne sont pas assez à mon goût!» Le père de Lucas attend une réponse de l’immigration d’une semaine à l’autre. Si tout va bien, il obtiendra sa résidence permanente le mois prochain.

Il n’a jamais mis les pieds aux États-Unis et ne parle pas anglais. Une peur sur laquelle Melania met des mots: «Il n’y a aucune raison qu’il soit refusé. Le mariage est légal, nous nous aimons. Ce n’est pas un mariage blanc. Mais j’ai peur qu’il n’aime tout simplement pas ça, ici…»

La peur que son mari vive la même histoire que son père effraie Melania. Seul membre de la famille Velasquez qui ne vit plus aux États-Unis, il avait reçu sa résidence permanente, mais est reparti depuis, faute de parler la langue ou d’avoir la motivation de l’apprendre. Melania croit que son mari s’adaptera bien quand il aura rejoint la famille.

Un passé à retenir pour l’avenir

Melania travaille des quarts de travail de 12 heures. Entre le bŽbŽ qu'elle doit Žlever seule, leur pre Žtant toujours au Panama, et le travail ˆ l'urgence, les autres t‰ches mŽnagres se font toujours ˆ la course.

Melania contemple le parcours des 15 dernières années et se rend compte de la route qu’elle a parcourue. En 2001, quand son avion s’est posé sur le tarmac, elle était loin de se douter qu’une semaine plus tard, deux appareils s’écraseraient dans les tours du World Trade Center, à New York, changeant la perception des immigrants aux États-Unis, peu importe leur provenance.

Elle était loin de se douter des embûches sur son chemin. Un marathon à obstacles d’une quinzaine d’années. Un marathon qui n’est pas encore terminé. Si sa cage est ouverte, d’autres barreaux sont encore présents, des cages d’un autre acabit. Elle rappelle qu’elle est encore la personne la moins bien payée de son équipe à l’hôpital. Qu’un jeune homme «blanc et bien peigné» est le chef de son unité… même s’il a moins de compétences qu’elle.

Dans quelques semaines, son mari mettra normalement les pieds aux États-Unis, légalement. Elle pourra enfin commencer à vivre comme une famille normale. Ce sera comme s’éveiller dans un rêve américain.

L’attente et l’incertitude ont façonné la plus grande partie de la vie d’adulte de Melania. Est-ce que sa famille gardera son histoire en mémoire? Lucas, ou même son mari, sauront-ils reconnaître, dans quelques décennies, le parcours houleux de la nouvelle matriarche? Elle n’est pas naïve. Elle sait que seuls ceux qui l’ont vécu comprennent réellement. Toutefois, elle ose croire que sa famille sera mieux éduquée quant aux enjeux auxquels les immigrants font face tous les jours.

Peut-être Lucas racontera-t-il cette histoire à ses camarades à l’école ou autour d’une bière à ses copains d’université. L’histoire de sa mère, immigrante sans-papiers, étudiante et assistante médicale. Toujours résiliente dans l’attente et l’incertitude.

À lire aussi

Aussi dans Monde :

blog comments powered by Disqus