Multi-Monde Le personnage d’Irène Théry au téléphone avec son fils, le coréalisateur Mathias Théry.

En mai 2013, la France adoptait la loi sur le mariage pour tous, autorisant le mariage entre personnes de même sexe. Les réalisateurs Étienne Chaillou et Mathias Théry reviennent, dans La sociologue et l’ourson, sur l’année de débats et de manifestations entourant cette loi. Métro s’est entretenu avec Irène Théry, sociologue de la famille ayant eu un rôle d’expert auprès du gouvernement français et personnage principal du documentaire.

Vous êtes une des partisanes du «pour» et avez activement participé au débat du mariage pour tous. Comment décririez-vous cette expérience?
On ne peut qu’être heureux que les politiques se soient adressés à des spécialistes de la famille, qu’ils aient recueilli nos points de vue sur l’histoire des institutions. Cependant, on ne pouvait pas imaginer l’ampleur des oppositions qu’ils y aurait. La difficulté a été de faire la pédagogie de la loi. Ç’a été éprouvant, mais ça l’a été davantage pour les homosexuels.

Comment expliquez-vous que la France ait vécu un débat si acharné?
Des sondages montraient qu’a priori tout devait bien se passer. François Hollande avait annoncé ce projet dans son programme présidentiel et il n’y avait eu aucun débat. On n’avait pas imaginé, la force de la mobilisation que l’Église de France allait organiser dès le mois d’août 2012. Le débat a été long, et plus les mois passaient, plus les choses s’envenimaient. Comme partout, il y a une majorité plutôt favorable à l’évolution et une minorité qui au contraire se raidit devant ces évolutions.

Du Québec, où le mariage gai a été une formalité, la France semblait un peu vieux jeu. Est-ce que l’homophobie était jusque-là refoulée?
Je ne crois pas que le pays et l’opinion soient plus homophobes qu’ailleurs. Il y a 20 ans, on avait eu un débat sur les couples homosexuels, un débat difficile, mais à l’issue duquel l’idée de deux personnes du même sexe qui forment un couple était entrée dans les mœurs. Ce qui était au cœur du débat en 2012, ce n’était pas le couple, mais la filiation. Un enfant pouvait avoir deux pères ou deux mères. Je crois que c’est là que ça a bloqué. Tous les pays qui avaient déjà avancé sur la filiation n’ont pas eu de problème pour instituer le mariage, en France c’était le contraire.

Quatre ans après ce débat qui a divisé la France, comment se porte la famille française?
La famille se porte bien. C’est une famille plus diversifiée qu’autrefois, mais les gens y sont très attachés.

«Quand on parle du mariage, il ne faut pas oublier que cette institution n’a cessé de se métamorphoser.» –Irène Théry, sociologue de la famille et directrice d’études à l’école des hautes études en sciences sociales

À deux semaines de l’élection présidentielle, pensez-vous que la loi sur le mariage pour tous a du souci à se faire?

On a du souci à se faire parce qu’on ne sait pas qui va remporter l’élection présidentielle. Je pense que la majorité du pays est progressiste, mais la classe politique est beaucoup plus frileuse, plus soumise aux pressions des groupes religieux. J’ai une tendance optimiste et je pense que le mariage pour tous est un acquis sur lequel on ne reviendra pas. Sur les cinq grands candidats, les deux candidats de droite [François Fillon des républicains et Marine Le Pen du Front national] veulent revenir en arrière. Donc, c’est toujours la lutte contre l’homoparentalité.

Dans La sociologue et l’ourson, ce sont des peluches qui personnifient les principaux acteurs du débat. Qu’avez-vous pensé de ce choix?
Je ne savais pas qu’Étienne [Chaillou] et Mathias [Théry] [les coréalisateurs] avaient ce projet. J’étais surprise et un peu inquiète au début. J’avais toujours fait en sorte que mon travail de sociologue de la famille – un sujet pas toujours pris au sérieux –  soit perçu comme un travail. Mais lorsque j’ai découvert le film, j’étais enthousiaste.

L’utilisation de cet objet, permet-elle à toutes les familles, quelle que soit leur orientation, de s’identifier à lui?
Tout à fait. Le film replace l’homoparentalité au sein d’une réflexion sur toutes les familles. Et les peluches amènent une distance, tout en permettant de se projeter plus facilement.

Dans le film, au débat qui secoue la France, il y a en trame de fond votre histoire familiale sur quatre générations. En somme, vous résumez l’évolution des mentalités…
Ces quatre mariages différents symbolisent les bouleversements du mariage en Occident. Je n’avais jamais parlé publiquement de cette arrière-grand-mère, née hors mariage, et qui était ce qu’on appelait autrefois une bâtarde. Aujourd’hui, 65 % des enfants naissent de parents non mariés en France. On a complètement oublié ce temps où naître dans le mariage, ou hors du mariage c’était être intégré à une vraie famille ou être un paria.

Saviez-vous que vous seriez le personnage principal du documentaire, qui en plus est une oursonne?
Pas du tout. Le contrat de départ était qu’ils m’accompagnaient partout où j’allais, si ça avait un lien avec le débat sur le mariage pour tous. Mais j’avais de la méfiance, je ne voulais pas prendre trop de place dans le film.

Pas de regrets?
Pas du tout. Je pense que ce film est un véritable hommage au travail que je fais. Derrière les peluches et les scènes drôles, le discours sur le mariage pour tous, j’y crois profondément. Le mariage pour tous et la famille homoparentale doivent être remis dans la grande histoire des changements de la famille depuis des décennies, ce que fait très bien ce film.

La sociologue et l’ourson

Au cinéma Beaubien dès aujourd’hui

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