Claudio Bresciani

COPENHAGUE — Pour la première fois depuis 1943, le prix Nobel de littérature pourrait bien ne pas être décerné cette année.

Et ce n’est certainement pas parce que les auteurs, poètes, essayistes et autres écrivains de la planète sont en panne d’inspiration.

Cette éventualité douloureuse, mais qui n’est pas sans précédent, découle des allégations sexuelles et financières qui éclaboussent l’Académie suédoise responsable de choisir le lauréat.

Cette académie distinguée a admis qu’un «comportement inacceptable prenant la forme d’une intimité non désirée» s’est produit dans ses rangs, mais sa gestion de la situation a réduit sa crédibilité en lambeaux, remis son jugement en question et poussé à la démission la première leader de son histoire.

Ses 18 membres — qui sont nommés à vie — sont également divisés quant à la stratégie à adopter pour affronter le problème, au point où sept d’entre ont choisi de claquer la porte, ou à tout le moins de prendre leurs distances face à ce groupe entouré de mystère. Le plus récent départ, annoncé samedi, signifie qu’il ne reste plus que 11 personnes pour déterminer à qui devrait aller le prix Nobel de littérature en 2018.

L’Académie suédoise pourrait profiter de sa rencontre hebdomadaire, jeudi à Stockholm, pour retarder ou carrément annuler le prix cette année — puisqu’elle n’est tout simplement pas en mesure de choisir un gagnant. Le secrétaire permanent de l’Académie, Anders Olsson, a discrètement évoqué ce scénario la semaine dernière, sur les ondes du diffuseur suédois SR.

Si l’Académie décide de foncer et de décerner le prix cette année, des experts craignent que le triomphe du lauréat ne soit entaché par un scandale qui lui est complètement étranger.

«Ça dépendra vraiment de l’identité du gagnant. Cette personne doit comprendre ce que l’Académie a traversé et peut-être répondre à la crise», a dit Mads Rosendahl Thomsen, qui enseigne la littérature à l’université danoise Aarhus.

Les prix les plus prestigieux de la planète dans les domaines de la science, de la médecine, de la littérature et de la paix ont été retenus au total 49 fois depuis leur apparition en 1901.

Aucun prix Nobel n’a été décerné entre 1940 et 1942, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le prix Nobel de littérature n’a pas été octroyé à sept reprises, en 1914, en 1918 et en 1935, puis entre 1940 et 1943.

Les prix Nobel de la paix et de la littérature n’ont pas été remis en 1914, 1918 et 1943, mais les prix pour la science et la médecine l’ont été. En 1935, aucun lauréat n’a été jugé digne d’un Nobel de littérature, mais les autres prix ont été octroyés.

Les prix pour la science et la médecine ont été remis chaque année depuis 1942, mais le prix Nobel de la paix n’a pas été décerné en 1972. Le prix Nobel de l’économie, qui ne dépend pas directement du testament d’Alfred Nobel, a toujours été remis depuis sa création en 1968.

La crise qui déchire l’Académie suédoise a été déclenchée par les allégations d’agression sexuelle formulée à l’endroit de Jean-Claude Arnault, un personnage culturel important en Suède et le mari de la poète Katarina Frostenson, une membre de l’Académie.

L’automne dernier, un grand quotidien suédois, le Svenska Dagbladet, a publié les témoignages de 18 femmes qui accusaient M. Arnault d’inconduite sexuelle. L’homme de 71 ans réfute toutes les allégations, mais la police enquête.

Tout récemment, le quotidien rapportait que M. Arnault s’est livré à des attouchements sur la princesse suédoise Victoria il y a 12 ans, quand il aurait laissé sa main glisser de sa nuque jusqu’à son postérieur. Un membre de l’entourage de la princesse a rapidement retiré la main, selon la publication qui cite trois sources non identifiées.

M. Arnault est aussi soupçonné d’avoir contrevenu à des règles centenaires en laissant couler les noms des lauréats du prix prestigieux — possiblement à sept reprises depuis 1996. On ne sait pas à qui les noms auraient été dévoilés.

Certains membres masculins de l’Académie ont essayé d’évincer Mme Frostenson en raison des accusations contre son mari, puis ils ont choisi de se dissocier du groupe quand leur motion a été battue. Des raisons techniques les empêchent de démissionner. Mme Frostenson elle-même s’est retirée le jour où la leader de l’Académie, l’écrivaine Sara Danius, a été détrônée.

La colère a éclaté quand plusieurs ont fait remarquer que, à l’époque de #moiaussi, les femmes de l’Académie semblaient payer le prix de l’inconduite d’un homme. L’Académie a depuis interdit à M. Arnault de participer aux événements Nobel.

Le professeur Thomsen a dit qu’il «pourrait être raisonnable» de la part de l’Académie de reporter à plus tard le prix pour 2018, en attendant de régler ses querelles intestines.

«Règle générale, l’Académie est une institution qui s’épanouit dans la tradition et l’opacité, a-t-il dit. Elle doit être moderne, mais elle doit aussi préserver un certain mystère.»

Ce mystère s’est épaissi vendredi quand la police financière suédoise a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire «reliée à l’Académie suédoise». Elle n’a pas fourni plus de détails.

La presse suédoise rapporte toutefois que le couple Arnault-Frostenson est au coeur des allégations, qui concernent des sommes versées à un centre culturel dirigé par M. Arnault. L’Académie a financé le fonctionnement de ce centre de 2010 jusqu’à la fin de 2017, quand les premières allégations d’inconduite sexuelle contre M. Arnault ont fait surface.

La Fondation Nobel elle-même a prévenu que les scandales risquent d’entacher la dignité du prix de littérature.

Le patron de l’Académie, le roi suédois Charles XVI Gustave, a annoncé que les modifications nécessaires pour permettre la démission des membres sont en cours. Actuellement, les 18 membres n’ont pas le droit de démissionner et 12 d’entre eux doivent voter en faveur de l’admission d’un nouveau membre.

«On ne peut s’empêcher de penser aux tensions qui devaient régner au sein de l’Académie simplement en choisissant un gagnant — et le spectre a été large depuis quelques années, a indiqué le professeur Thomsen, qui mentionne des lauréats comme la journaliste biélorusse Svetlana Alexievich en 2015 et l’auteur-compositeur-interprète Bob Dylan en 2016. On peut se demander quelle ambiance régnait.»

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