Loujain al-Hathloul Loujain al-Hathloul / The Associated Press

DUBAÏ, Émirats arabes unis — L’Arabie saoudite détient et interroge au moins dix militants des droits des femmes — sept femmes et trois hommes — qui n’ont aucun accès à un avocat, selon des personnes au fait du dossier.

Les détentions sont considérées comme le point culminant d’une répression constante de ceux qui sont perçus comme étant des détracteurs du gouvernement.

Des sources ont indiqué à l’Associated Press, sous le couvert de l’anonymat par crainte de représailles, que les militants avaient eu droit à un seul appel à leurs proches inquiets, mais que l’une des femmes était tenue entièrement au secret.

La rafle a commencé le 15 mai, lorsque la police a arrêté les dix militants, dont certains dans la capitale, Riyad, et les a transférés vers la ville de Djeddah. On ne sait pas exactement où ils se trouvent. La presse saoudienne rapporte que les arrestations ont été effectuées par des forces qui dépendent directement du roi et du prince héritier.

Des militants ont déclaré à l’AP que sept de ces personnes participaient à des efforts pour créer une organisation non gouvernementale appelée «Amina» qui offrirait un soutien et un abri aux victimes de violence conjugale. Ils avaient récemment soumis leur demande au gouvernement pour créer l’ONG.

Les arrestations ont jeté une ombre sur les récentes ouvertures sociales du prince héritier Mohammed ben Salmane, y compris sa décision historique de lever le 24 juin l’interdiction de conduire pour les femmes. Le royaume saoudien est le seul pays au monde à interdire aux femmes de conduire au véhicule automobile.

Amnistie internationale affirme que les promesses de réforme du prince Mohammed «tombent à plat au milieu de la répression croissante à l’endroit des voix dissidentes dans le royaume».

«Ses promesses sont très minces si ceux qui se sont battus pour le droit de conduire sont maintenant derrière les barreaux pour avoir fait pacifiquement campagne en faveur de la liberté de mouvement et de l’égalité», a déclaré Samah Hadid, directeur d’Amnistie internationale pour le Moyen-Orient.

Cette répression survient au moment où l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont promis 100 millions $ US à un fonds de la Banque mondiale pour les femmes entrepreneures, que la fille du président américain Donald Trump, Ivanka, a publiquement soutenu. Le prince héritier saoudien aurait ainsi tenté de contrer des rivaux régionaux comme le Qatar et l’Iran.

Une ouverture contrôlée

Lorsque le royaume a publié l’année dernière son décret royal annonçant que les femmes seraient autorisées à conduire en 2018, les défenseurs des droits des femmes ont été contactés par la cour royale et mis en garde contre les entrevues aux médias ou des interventions sur les médias sociaux.

Après les mises en garde, certaines femmes ont quitté le pays pendant un certain temps et d’autres ont cessé d’exprimer leurs opinions sur Twitter. Au cours des dernières semaines, des militants ont déclaré que des dizaines de militants des droits des femmes s’étaient également fait interdire de voyager à l’étranger.

Plusieurs des femmes récemment détenues sont considérées comme des icônes du mouvement des droits des femmes saoudiennes et ont réclamé la fin des lois sur la tutelle qui permettent aux hommes de décider si une femme peut se marier, obtenir un passeport ou voyager à l’étranger. Leur mouvement était considéré comme s’inscrivant dans le cadre d’une initiative plus large en faveur des droits démocratiques et civiques dans le royaume.

Leur plaidoyer, bien que tempéré ces dernières années par la crainte d’une arrestation, représentait l’un des rares espaces de militantisme dans le royaume, où toutes les manifestations sont illégales et où toutes les décisions majeures reposent sur le roi Salmane et le prince héritier.

Au cours des dernières années, les autorités ont sévèrement réprimé les défenseurs des droits de la personne, dont une douzaine de membres de l’Association saoudienne des droits civils et politiques, aujourd’hui dissoute, connue sous le sigle arabe HASEM. Les membres fondateurs du groupe purgent de longues peines d’emprisonnement en vertu d’une loi antiterroriste radicale datant de 2014, qui définit en tant que terrorisme des actes aussi vagues que de «diffamer la réputation de l’État».

Le ministère de l’Intérieur n’a pas nommé les dix personnes arrêtées, mais a déclaré qu’elles faisaient l’objet d’une enquête pour avoir communiqué avec des «entités étrangères» afin de recruter des personnes occupant des postes sensibles au sein du gouvernement et de fournir de l’argent à des étrangers pour déstabiliser le royaume et lui nuire.

Des médias favorables au régime saoudien ont diffusé en ligne et dans les journaux certaines photos des femmes arrêtées, les accusant d’être des traîtres et d’appartenir à une «cellule d’espionnage». Le journal «Asharq al-Awsat» a rapporté que le groupe faisait l’objet d’une enquête pour «utilisation des droits de la personne comme prétexte pour violer les systèmes du pays».

Des experts juridiques cités dans des médias officiels saoudiens affirment que les membres du groupe pourraient être condamnés à 20 ans de prison et, bien que ce soit peu probable, faire face à des accusations de trahison passibles de la peine de mort.

Plusieurs militantes de longue date

Des militants des droits de la personne qui ont parlé à l’AP sous couvert de l’anonymat par crainte de représailles affirment qu’on compte parmi les dix personnes arrêtées trois militantes saoudiennes des droits des femmes, à savoir Loujain al-Hathloul, Aziza al-Yousef et Eman al-Najfan.

Madeha al-Ajroush, Aisha al-Mana et Hessah al-Sheikh — toutes sexagénaires ou septuagénaires — se trouveraient également parmi les dix détenus. Les trois femmes ont participé au premier mouvement de protestation pour le droit de conduire en 1990, lors duquel près de 50 femmes avaient été arrêtées et avaient perdu leur passeport et leur emploi pour avoir conduit un véhicule.

Certaines des femmes arrêtées sont professeures dans les universités publiques saoudiennes.

Les arrestations ont stupéfié même «les défenseurs les plus fermes du gouvernement», écrit l’écrivain saoudien Jamal Khashoggi dans un récent article d’opinion pour le «Washington Post». Il estime que le message des arrestations est clair: «Aucune voix indépendante ou contre-opinion ne sera permise, tout le monde doit s’en tenir à la ligne de parti.»

M. Khashoggi, qui a fui l’Arabie saoudite au début d’une vague d’arrestations massives dans le royaume l’année dernière, a aussi écrit: «Nous devons applaudir vigoureusement les réformes sociales et féliciter le prince héritier tout en évitant toute référence aux Saoudiens pionniers qui ont osé résoudre ces problèmes il y a des décennies.»

L’année dernière, le prince Mohammed a supervisé l’arrestation de dizaines d’écrivains, d’intellectuels et de leaders religieux modérés qui étaient perçus comme des détracteurs de sa politique étrangère. Il a également dirigé une campagne sans précédent contre des princes influents et des hommes d’affaires, les forçant à remettre une partie importante de leur richesse en échange de leur liberté, dans le cadre d’une prétendue campagne anticorruption.

Les militants affirment que l’avocat Ibrahim al-Mudaimigh, qui représentait plusieurs défenseurs des droits de la personne au péril de sa vie, fait également partie des personnes arrêtées. Il a défendu Mme Al-Hathloul devant les tribunaux lorsqu’elle a été détenue pendant plus de 70 jours, à la fin de 2014, pour avoir critiqué en ligne le gouvernement et pour avoir tenté de conduire une voiture entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

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