Kevin Ménard est un jeune Sherbrookois de 21 ans. Dans son texte, où il établit un parallèle entre les marques indélébiles et visibles de l’encre et les marques moins visibles mais tout aussi violentes de la vie, Kevin jette un regard sur le regard qu’on jette aux gens différents.

***

Je sais pas comment te décrire sans entrer dans le trop obvious. Je pourrais parler des litres d’encre qui recouvrent ton visage, mais ce serait trop évident. Les regards déchirent déjà ta peau jusqu’à faire de ton corps une unique plaie béante. J’ai pas particulièrement envie d’entrer dans les stéréotypes, de faire de toi un bonhomme pas trop sage juste parce que y a une vipère qui ondoie sur ta nuque. Je vais pas me laisser te restreindre pour des surnormes et de semi-conventions. Et je vais pas non plus espérer que tu reprennes le droit chemin, surtout parce que c’est celui qu’on aurait aimé que tu prennes.

Assis face à face autour des vestiges d’une table, on fume en silence. Au début, on crache notre fumée dans le sens du vent pour éviter de polluer l’autre, mais on se rend bien vite compte que c’est la plus grande des absurdités. On laisse tomber le malaise qu’on s’est évertué à bâtir pour une discussion de fin de journée qui frôle l’impertinence. On parle de la température comme on parlerait d’un génocide. J’ai l’impression qu’on reenact un mauvais bulletin de nouvelles.

C’est lorsque je te demande combien de temps qu’il te reste à faire pour payer ton passé que notre conversation trouve enfin son sens. D’un ton un peu las, tu me parles de tes regrets, de tes «j’aurais dû» et surtout de tes «j’aurais dû pas». Tu me parles de ta femme qui encaisse ta bullshit chaque semaine ou encore de ta fille qui décompte tes heures de travaux communautaires. Tu me dis qu’il t’en reste pas tant à faire, une histoire d’une dizaine d’heures. J’aurais voulu te répondre que la liberté est proche, mais tu m’interromps en parlant du dossier qui traînasse quelque part dans les bureaux de l’État, comme une tâche que tu pourras jamais effacer.

La pause est terminée depuis quelques minutes, mais ça importe pour aucun de nous deux. On a encore des mots à désarticuler. Tu dégaines une énième cigarette et tu me la tends. Je la refuse parce que j’ai déjà la gorge écorchée, comme un désert aride – non, nucléaire. Pendant que tu attises les braises, je te dévisage sans trop de malice. Tu me vois te regarder, tu me vois hésiter, chanceler d’une part et de l’autre. Tu prononces les seules syllabes qui m’intéressent vraiment.  Tu me dis que je suis chanceux, que c’est facile pour moi d’être et d’exister. Tu connais pas trop mon récit, mais j’acquiesce quand même. J’ai marché dans de la merde jusqu’aux genoux pendant des années, mais j’ai jamais passé proche de me noyer dedans comme toi.

Tu répètes que je suis chanceux. J’ai même pas le temps de te demander pourquoi que tu rajoutes que c’est parce que j’ai pas le Larousse illustré étampé dans le front. Ça me fait rire un moment, mais je sais pas trop comment colorer mon éclat. Un rire jaune pour de l’humour noir.

Je me gratte la tête parce que c’est ça que font les gens qui réfléchissent dans l’imaginaire collectif. Tu me dis que je suis chanceux, encore. Tu me dis que j’ai le visage blanc, pur; que j’ai pas du tribal à la place des joues comme toi tu as. Honnêtement, j’arrive pas à voir où tu veux en venir. J’arrive pas à savoir si tu te victimises ou si t’aurais voulu qu’on éloigne l’aiguille à tattoos de ton corps quand t’étais plus jeune. Je suis dans le brouillard, mais tu me tends ta lanterne: je suis chanceux, moi, parce que toi, tu dois briller deux fois plus pour que les paires d’yeux d’inconnus passent outre le Fuck you qui couronne tes lèvres. Tu dois briller deux fois plus pour qu’on t’accepte, pour qu’on comprenne que t’es une personne normale et pas le monstre punk qui sévit dans les généralisations hâtives. Tu dois briller deux fois pour allumer ton regard pâle, juste assez pour couvrir l’encre qui stagne sur ton âme.

Je n’ai rien à ajouter, alors j’opte pour un silence éloquent. Entre les voitures qui klaxonnent un peu plus loin, deux dudes qui parlent à l’entrée du magasin et les ados qui font du skate dans le parking, j’opte pour un silence éloquent. Pas apparent, mais éloquent. Ça te fait rire que j’aie plus rien à dire, que mes phrases refusent de se former entre mes dents. Mais je ne parle pas parce que tu as raison, parce que tu viens de pointer la plus forte des évidences.

Pendant qu’on se lève et qu’on se dirige vers nos cartes de punch, ni toi ni moi ne parlons. On zigzague entre les clients, entre les carrosses, entre les flots qui courent comme si leur vie en dépendait. On débouche finalement sur un couloir un peu exigu et, au moment où tu enlèves ton manteau pour retourner travailler, j’en profite pour te stalker. C’est drôle, à l’ombre, loin de la lumière du jour, tes tatouages ont l’air encore plus féroces, plus ancrés dans ta peau. La lumière blafarde du néon qui éclaire le corridor me donne presque l’impression qu’ils sont vivants.

À cette distance, je remarque qu’on se ressemble, qu’on a la même colline sur le nez, qu’on a les lèvres qui courbent de la même façon, qu’on a les yeux perdus dans l’océan, qu’on a le dos un peu croche parce qu’on a des choses trop lourdes à porter. Pourtant, quand on va sortir de notre corridor, je vais être flatté par la réalité pendant qu’elle va te meurtrir l’amour propre. Je vais passer pour un sweet guy alors que tu vas être déchiré par les regards. Les gens vont être tellement concentrés à défaire ce qui te reste d’orgueil qu’ils remarqueront même pas la courbure de ton nez. La même que la mienne.

Mais moi, j’ai remarqué.

C’est drôle, à l’ombre, loin de la lumière du jour, j’ai l’impression qu’on est pareils. 

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