Jacques Boissinot/THE CANADIAN PRESS Philippe Couillard et Justin Trudeau

Lettre à Phil et Justin

Salut Philippe, salut Justin.
Ça vous dérange pas trop que je vous appelle par vos p’tits noms? J’aimerais ça qu’on soit chummy. Si on s’appelle par nos p’tits noms, ça pourrait aider. By the way, moi c’est Josée.
Je vous connais tous les deux grâce à votre vie publique. Justin parce que, pour mes parents, tu es le fils du cousin de la fesse gauche de Satan. J’ai appris à t’aimer à reculons, parce que tu as remplacé, l’an passé, le cousin de la fesse droite de Satan. Toi, Phil, tu es le monsieur qui semblait être le moins méprisable des méprisables, mais qui est devenu un des plus méprisants des méprisants.
Vous pourriez être curieux de savoir qui je suis. Pour commencer, je suis de la génération X. «X» comme quand on met une croix sur quelque chose qui est de trop dans nos vies. «X» comme sur un formulaire impersonnel qu’on remplit, pis qu’on met sur une pile avec une centaine d’autres.
Je ne vous apprends rien en vous disant que mes parents sont issus d’une génération gâtée par des régimes de retraite de fou, des bungalows et des chalets où on va avec le gros char de l’année… Moi, j’ai grandi dans un trailer park – t’sais, le white trash? Mon père était commis chez Steinberg, ma mère surveillante du dîner à l’école et, surtout, mère au foyer du haut de sa sixième année. Mon père a cessé de travailler chez Steinberg un moment donné – chicane de riches, liquidation d’entreprise. Il a fini par travailler pour un franchisé, t’sais, ce genre d’endroit où les employés voient leur salaire baisser ou stagner forever.
Je suis allée au cégep, pis j’ai commencé à travailler à temps plein… Avec des beaux moments d’espoir, pis d’autres de noirceur… de grande noirceur. À 36 ans, je souffre d’un trouble bipolaire de type 2 à la suite d’une belle hypomanie. T’sais combien ça coûte, une hypomanie prise en charge un peu tard? Cher en titi, si je me fie au taux d’intérêt sur ma carte de crédit.
C’est beau les médicaments, mais quand ton assurance salaire a hâte que tu retournes payer tes taxes pis tes cotisations, tu stresses en attendant d’avoir de l’aide en psychothérapie au CLSC, pis tes collègues, ton employeur te voient comme une lâcheuse, une faible. «Ça» te picosse, pis «ça» te regarde avec une bienveillante condescendance. Tu lâches la job, à boutte.
Pis, t’sais quoi? Le prix des loyers a monté pas mal plus vite que mon salaire. La bouffe, les bidules électroniques qui deviennent indispensables à une recherche d’emploi : tout devient trop cher, comme manger sainement et équilibrer sa vie avec des loisirs.
Pis je vis dans l’est, où il manque tout le temps d’autobus. J’suis à pied, j’m’endure, la STM a le monopole de mon transport. Je voudrais ben encourager le chauffeur de taxi qui se fait avoir par Uber, mais faudrait qu’il me fasse un rabais dont il n’a pas les moyens. L’hiver, je m’habille au Village des valeurs, à la friperie Renaissance, et…
Chez nous, on décore avec des gugusses trouvés après le 1er juillet dans les poubelles et dans les sous-sols d’église.
Je ne suis ni analphabète, ni inculte. Je sais que c’est pas de la faute de mes voisins migrants si on a fait le calcul de créer une compétition parmi les chercheurs d’emploi, de créer du cheap labor tout en opposant les «d’icitte» aux nouveaux. L’affaire, c’est que je participe pu tant que ça à votre économie, les gars, comme les BS, les vieux, pis les travailleurs au salaire minimum. L’affaire, c’est que la sainte mondialisation se cr*** de nous.
C’est ça, les boys. J’espère que ma familiarité ne vous agace pas trop. C’est que, vu le peu de respect que vous et vos confrères politiques et leaders économiques nous réservent, à moi et à mes semblables de la plèbe, je me suis dit qu’un peu de familiarité vous aiderait à voir les personnes derrière les électeurs, les numéros d’assurance sociale et autres statistiques.

Josée Allard, Montréal

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