Un cap inquiétant vers le privé

Dans les prochains mois à Montréal, le marché locatif privé sera appelé à fournir près de 1 000 logements à des sans-abri et des personnes mal logées. Cette situation sans précédent par son ampleur est une conséquence de la réorientation simultanée du programme fédéral de lutte à l’itinérance et de l’aide en habitation du gouvernement du Québec.

Alors que peu de logements sont vacants, réussira-t-on à en trouver 1 000? Dans quel état seront-ils? Quel sera le coût de ce changement de cap? Quelles conditions de logement seront offertes aux locataires? Des questions auxquelles le gouvernement du Québec doit répondre, étant grandement responsable de ce virage.

En signant l’Entente  Canada-Québec pour la mise en œuvre du programme fédéral de Stratégie de partenariats de lutte contre l’itinérance pour 2015-2019, le gouvernement du Québec a accepté la volonté fédérale de réorienter son aide vers le Housing first. Cette approche est axée sur une aide au logement privé pour les itinérants chroniques.

En avalisant ce changement de cap de l’aide fédérale, Québec a choisi d’aller à l’encontre de deux résolutions unanimes de l’Assemblée nationale et de sa Politique nationale de lutte contre l’itinérance, qui prévoit une approche globale pour prévenir et réduire l’itinérance.

La réorientation du programme fédéral de lutte contre l’itinérance se fera au détriment de services importants. Uniquement à Montréal, une quarantaine d’organismes perdront dans les prochains mois totalement ou en grande partie l’aide qu’ils reçoivent d’Ottawa. En conséquence, des milliers de personnes en situation ou à risque d’itinérance n’auront plus le soutien qui leur est apporté dans les ressources alimentaires, les organismes de travail de rue, les hébergements et les autres ressources qui subiront ces coupes, et ce, dès le 31 juillet.

En ce qui concerne ses propres interventions en matière de logement, le gouvernement du Québec a aussi annoncé un virage vers le privé de son aide dans son dernier budget. Il a réduit de 3 000 à 1 500 le nombre de nouveaux logements sociaux qu’il financera cette année et, au même moment, il a annoncé une programmation de suppléments au loyer privé pour 5 ans.

La formule qui consiste à passer par le logement privé pour répondre aux besoins en matière de logement n’est pas nouvelle. Son principal avantage est de coûter moins cher, à court terme. Après le loyer payé par le locataire (qui y consacre de 25 % à 30 % de son revenu), l’État assume la différence, selon l’entente conclue avec le propriétaire. Toutefois, le coût de ces ententes ne fait qu’augmenter au gré du marché. De plus, les propriétaires qui acceptent de conclure de telles ententes ne les reconduisent pas toujours, surtout lorsque le marché leur permet de louer leurs logements plus cher ou à d’autres clientèles.
Contrairement au logement social, où les logements construits demeurent une propriété collective, avec un coût qui diminue avec le temps une fois l’hypothèque payée, l’aide au logement passant par le privé n’offre aucune pérennité.

Les logements sociaux ont aussi divers autres avantages. Le soutien communautaire offert sur place par un intervenant permet de stabiliser en logement des personnes au vécu difficile, avec la tenue de rencontres visant à leur offrir du soutien et à les aider à développer des compétences, comme des ateliers de cuisine. Le logement social contribue aussi, par l’acquisition et la rénovation de logements et de maisons de chambres existants, à l’amélioration du cadre bâti dans les vieux quartiers et au maintien dans ceux-ci de logements accessibles aux plus démunis.

Pierre Gaudreau, Coordonnateur Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM)

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