Peter McCabe/La Presse canadienne

Je le confesse, je me suis déjà amusé avec mes camarades à faire des symboles nazis. À ma défense, ça se passait dans un pays lointain et j’étais à la maternelle. «Ben non Mademoiselle, ce n’est même pas une croix gammée, je fais juste dessiner une fenêtre à carreaux», lançait-on avec insolence en essayant de compléter notre dessin avant de recevoir une taloche en guise d’éclaircissement historico-politique. Il s’agissait d’une méthode pédagogique efficace qui s’est malheureusement peu répandue, dois-je le constater à la vue de ces étudiants qu’on voit exécuter des saluts hitlériens dans les manifestations à Montréal.

Je sais, il faut dénoncer la violence et l’intimidation par les temps qui courent, mais là franchement, il y en a de ces claques sur la gueule qui se perdent.

Bien sûr, on n’est pas dans un pays qui a vu 400 000 de ses compatriotes juifs exterminés en trois mois grâce à l’ingéniosité du national-socialisme, mais quand même, ça ne devrait pas nous empêcher d’évaluer la portée symbolique de nos gestes et de comprendre qu’ils peuvent être aussi révoltants que grossiers.

Ah, mais c’était une blague, dites-vous! Un geste ironique pour dénoncer la violence policière et la loi 78. Qu’est-ce que vous êtes subtils, vraiment, on dirait des nazis. (Elle n’est pas drôle, hein?). Déjà, durant mai 68, les étudiants français scandaient CRS-SS à la manière de ce SS-PVM qu’on entend ces temps-ci. À cet égard, Jean-Pierre Le Goff, sociologue français, avait bien noté: «On peut comprendre la réaction d’indignation et de révolte de jeunes étudiants face à la répression et aux exactions de la police, mais ce slogan, devenu un cliché, n’en est pas moins caricaturalement faux: la comparaison ne tient pas, sauf dans l’imaginaire de ceux qui, précisément, n’ont pas eu affaire aux SS1».

Évidemment, «ces saluts nazis n’expriment pas de la sympathie pour le nazisme ou de l’antisémitisme. Ils témoignent plutôt d’un manque de connaissance de l’histoire et surtout de la rhétorique exagérée et hyperbolique qui caractérise ce conflit depuis plusieurs mois2».Vivement une manif – sans permis, à poil et armé d’une casserole s’il le faut – pour revendiquer de meilleurs cours d’histoire au secondaire.

En attendant ce gain historique, je ne sais pas moi, allez faire un tour sur Wikipédia, abonnez-vous à Canal Historia, louez la série Apocalypse ou, encore mieux, allez visiter le musée commémoratif de l’Holocauste à Montréal, mais s’il-vous-plaît, pour l’amour du ciel, arrêtez tous ces rapprochements ridicules avec les épisodes les plus tragiques du 20e siècle que votre ignorance ne fait que banaliser. C’en est gênant.

Faire un salut hitlérien, c’est exactement comme, hum, comment vous expliquer, ben… c’est exactement comme faire un salut hitlérien. Et il est assez stupide de faire des signes nazis à moins bien sûr d’être nazi, dans lequel cas vous êtes quand même un imbécile, mais au moins on devrait vous reconnaître une certaine cohérence. Il y a de ces symboles qui n’admettent pas trop l’ironie et le sarcasme, voyez-vous, et c’est tant mieux. Le problème n’est pas avec l’humour juif, mais avec le vôtre.

En fait, c’est un geste tellement idiot que la CLASSE l’a condamné sans même attendre un mandat formel en ce sens de son assemblée générale. C’est juste pour vous montrer que le nazisme est une affaire encore pire qu’une atteinte aux principes sacrés de la démocratie directe et de la diversité des tactiques.

Ben non, vous ne cédez pas au lobby juif international en cessant ces singeries, mais au simple bon sens, ce qui, faut-il le constater, ne domine pas davantage notre monde que la clique de Woody Allen.

Le pire, c’est que vous faites passer l’ensemble des carrés rouges pour des ignares, ce qui ne fait pas honneur à un mouvement qui a su faire preuve, plus souvent qu’autrement, d’une grande maturité durant les quatre derniers mois. Et cette polémique ne nuit pas seulement à votre cause, mais au Québec au complet. Ne les voyez-vous pas nos amis jubiler coast-to-coast? En plus de leur légitime indignation, sous le couvert d’une fausse naïveté, ils se plaisent à associer encore une fois l’ensemble des Québécois à ce mal pathologique que Gabriel Nadeau-Dubois avait lui-même contribué à colporter dans un discours où il a évoqué la «tradition raciste du Québec».

Il faudrait donc également que ceux qui s’indignent de ces gestes disgracieux au nom de l’antiracisme, ne tombent pas dans les amalgames faciles, évitent les généralisations et fassent preuve eux aussi de discernement.

Vous ne trouvez pas qu’on a déjà mis assez d’huile sur le feu durant cette crise?

* * *

(1) Sociologue, auteur de Mai 68, l’héritage impossible, Seuil.
(2) David Ouellette, porte-parole du Centre consultatif des relations juives et israéliennes.

blog comments powered by Disqus