L’avez-vous vu cette fille qui défilait les seins à l’air parmi les 200 000 manifestants le 22 mars dernier? Ne vous excitez pas trop, car pour être précis, elle avait deux petits carrés rouges stratégiquement collés sur sa devanture. Elle aurait passé à peu près inaperçue si ça n’avait été de cette photo prise d’elle en compagnie d’une jeune musulmane voilée.

Je ne sais pas ce que le père de cette dernière, ou son imam, en a pensé, mais elle semblait follement amusée par son expérience. Quant à la Québécoise (im)pure (avec pas de p’tite) laine, elle semble, sur la photo, se prêter au jeu volontier.

L’image de ce fabuleux contraste a évidemment vite fait le tour des réseaux sociaux. Certains ont grossièrement nargué les mœurs légères de notre manifestante, mais surtout, d’autres ont souligné cet idéal multiculturel tellement 21e siècle qui se dévoilait devant nous en chair et en froc. J’ai même lu sur un blogue qu’il s’agissait «d’une des photos les plus magnifiques de toute l’histoire de la photographie».

On se calme le pompon, ce cliché ne mettra pas fin au «Choc des civilisations». Par contre, il renforce cet autre cliché tout aussi séduisant, selon lequel il s’agit simplement d’accepter l’autre dans sa différence pour que l’harmonie advienne en ce bas monde, nonobstant les efforts persistants de Richard Martineau.

Évidemment, je n’aurais pas souhaité que les deux jeunes femmes s’invectivent en pleine rue Sherbrooke ni qu’elles s’engagent dans un débat théologique, mais permettez-moi un commentaire: la négation des différences ne fait pas disparaitre les contradictions qu’elles portent. Car n’y a-t-il pas une évidente contradiction à voiler ses cheveux au nom de l’humilité dont devraient faire preuve les femmes et célébrer qu’une autre se promène torse nu à ses côtés? Et à l’inverse, peut-on prôner la libération des femmes au point de s’exhiber sans pudeur dans la rue et accepter en même temps qu’une autre se contraigne à se voiler littéralement tout sa vie.

Je vous dis ça de même, mais il est plutôt condescendant de dénier aux autres les standards moraux qu’on s’impose.

 * * *

Dans son Traité d’athéologie, le philosophe français Michel Onfray décrit les trois religions monothéistes comme partageant une série de mépris identiques: «haine de la sexualité, des femmes et du plaisir; haine du féminin; haine des corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent: la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l’épouse et la mère…».

Hélas, ce sont, de nos jours, autant de considérations qu’on oublie trop souvent dans notre volonté de célébrer n’importe quel symbole superficiel de la diversité.

Et si, hypothèse, on voulait voir dans cette photo la volonté d’intégration d’une jeune musulmane attirée par la liberté dont peuvent disposer ses camarades? Cette photographie ne dirait donc pas que le voile «il n’y a rien là», mais peut-être plutôt que cette fille, comme certainement des milliers d’autres, rêve de pouvoir un jour l’enlever en public. (Et qui sait, éventuellement, même son t-shirt.)

Non pas que j’ai si hâte de la voir en monokini, mais je suis de ceux qui aimeraient au moins lui faciliter la vie. J’aimerais qu’elle puisse dire à son père: «bien sûr que je respecte nos traditions, mais vois-tu, malheureusement, dans ce pays, je n’ai pas le droit de porter le voile à l’école. Ah oui, puis en passant Papa, je te présente mon chum Ricardo».

S’émerveiller devant l’exotisme du hidjab, c’est oublier d’écouter celles qui voudraient s’en libérer, et notre idéal social laïque qui devrait les y encourager. Mais c’est sûr que ça gâcherait notre belle photo.

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