Venant d’une famille d’immigrants dont le judaïsme se résumait à écouter religieusement des films de Woody Allen, je découvrais, avec le syndrome de l’imposteur, l’univers de la vie juive nord-américaine dans laquelle je me suis retrouvé à mon arrivée au Québec. Tout en découvrant les us et coutumes de «ma communauté», je vivais dans la crainte constante d’être démasqué.
Comme une fois, à la synagogue, lors de la Bar Mitzvah de mon voisin juif marocain. La Torah entre mes mains, je faisais semblant de suivre pieusement la cérémonie, essayant d’imiter l’assistance en marmonnant et en suivant des yeux le texte hébreu devant moi. J’ai cru la situation sous contrôle jusqu’à ce que l’homme assis à mes côtés ne finisse par me donner un coup de coude pour m’indiquer, avec un petit rictus l’air de dire «bien essayé mon grand», que je tenais le sacré livre… à l’envers. Dès lors, je savais que je vivais dangereusement.
Cette leçon et ce goût du danger m’ont bien servi par la suite, notamment au camp de vacances que je fréquentais durant les mois d’été de cette jeunesse pas toujours tendre.
La colonie de vacances appartenait à une organisation juive et, contrairement à moi, la majorité des campeurs venaient des quartiers aisés de Montréal et fréquentaient ses écoles juives. Comme la majorité des Juifs du Québec, ils n’étaient pas particulièrement pratiquants. Au minimum, ils soulignaient les grandes fêtes, savaient se conduire dans une synagogue et se disaient kasher. Leurs pratiques variaient selon les traditions familiales, mais disons qu’ils ne mangeaient pas du bacon devant leur rabbin durant le jeûne du Yom Kippur.
L’endroit était magnifique, situé au bord d’un lac sur un vaste domaine boisé au cœur des Laurentides. Sauf quelques détails, c’était un camp comme n’importe quel autre. Mais ici, les journées débutaient en entonnant le «Ô Canada» et se terminaient avec l’hymne national israélien, avec levée de drapeaux et tout. Sans être un lieu trop religieux, de courts chants ponctuaient les repas en guise de prières et durant le shabbat, jour de repos, il n’y avait pas d’activités organisées sinon un service religieux pour lequel il fallait mettre chemise et kippa (les casquettes de baseball étaient également tolérées).
Au cœur du bois, restreints à la bouffe de cafétéria, à l’écart de la civilisation, déguster un paquet de chips, des jujubes ou une barre de chocolat relevait du grand luxe. Alors que les jours et les semaines passaient, nos réserves de départ commençaient à baisser sérieusement. Les plus économes des campeurs montaient étrangement en popularité tandis que les cas de vol et de racket étaient fortement en hausse à mesure que les stocks – et notre argent de poche – diminuaient.
Les véritables caïds étaient ceux dont les parents possédaient un chalet dans la région. Ils pouvaient ainsi se réapprovisionner en denrées rares. L’autre voie d’entrée de la marchandise était assurée par les moniteurs qu’il fallait, par contre, soudoyer avec acharnement et payer avant leur permission – il ne fallait bien entendu pas trop s’attendre à recevoir notre change.
Il ne semblait y avoir qu’une seule loi dans ce vilain western juif: il était strictement interdit d’apporter à l’intérieur du camp des aliments non-kasher. Sous peine de confiscation, l’emballage des nouveaux arrivages était systématiquement vérifié par les autorités compétentes pour voir si le petit logo kasher y figurait.
Pour moi, plus subversif et immoral, l’opération est devenue assez simple. J’avais trouvé un moyen de contourner tout ce système sans même devoir mettre la main à la poche. Imaginez-vous que j’avais découvert l’endroit où le matériel confisqué était gardé par des moniteurs peu scrupuleux. La vie fait parfois bien les choses, tout en gardant le silence sur ce monde underground, comme ces derniers, j’allais de temps en temps me servir en cachette dans le stock illégal.
J’irai peut-être en enfer, mais c’est un risque, voyez-vous, que j’ai décidé de prendre assez jeune. «À situation désespérée, mesures désespérées», vais-je plaider en temps et lieu devant vous savez qui. Si cela s’avère insuffisant, j’oserai peut-être rajouter que «faire chier les autres avec ses caprices et ses croyances n’est pas super pour les faire (et se faire) accepter». Vous avez compris, je trouvais déjà assez bête ceux qui imposaient et s’imposaient autant de restrictions ridicules.
Et je n’ai pas trop changé d’avis.