Faute de nous avoir ramené l’Oscar du meilleur film étranger, Monsieur Lazhar nous ouvre la porte pour discuter d’éducation et d’immigration. Convenons que c’est déjà une jolie victoire. Profitons-en.

Comme je vous le disais dans mon dernier billet, le réalisateur Philippe Falardeau ne va pas de main morte dans sa critique de nos écoles pour enfants-rois qui ont mis les classiques, la discipline, les traditions dehors de l’école, et les élèves «au centre de leurs apprentissages». Ces écoles où il y a trop de gestionnaires, trop de femmes, trop de psys et pas assez de maîtres.

Je partage plusieurs critiques que le film pose sur notre système d’éducation: la surprotection et l’infantilisation des jeunes, la pauvreté culturelle des programmes, le charabia éducatif pour ne nommer que celles-là. Je partage moins son idéalisme, par contre. Inculquer l’amour de la littérature et la maîtrise de la langue à 25 gamins – et accessoirement élever leur âme – en l’espace de quelques semaines n’est pas une mince affaire, faudrait-il avouer.

Vous allez peut-être me traiter de sale bureaucrate, mais je ne pense pas qu’une directrice d’école devrait pouvoir embaucher sans vérification le premier réfugié politique qui se présente dans son bureau. Aussi, je m’en fous qu’il y ait plus de femmes que d’hommes enseignants, à moins que vous me disiez que le sexe du prof influe sur les règles du participe passé ou du badminton.

Voyez-vous, tant qu’à y être, j’aurais poussé la transgression bien plus loin que l’œuvre de Falardeau. Je l’aurais trouvé moins dans l’air du temps si, dans son film, M. Lazhar grillait des cigarettes en classe, faisait des jokes sur les Arabes, contestait le bien-fondé de la «Semaine interculturelle» et se moquait des projets pédagogiques «d’éducation à l’environnement». Je l’aurais bien imaginé apporter des hot-dogs et du coke à ses marmots et leur apprendre, une bière à la main, des chansons grivoises dans un camping… sans la présence de parents. Et ultime sacrilège, pour aborder le sens de la vie avec eux, il aurait invité dans sa classe monseigneur Ouellet en personne.

Attendez un peu avant d’appeler du soutien psychologique, ma version du scénario ne se fera jamais financer, mais à votre réaction, je me dis que notre système d’éducation vous ressemble plus que vous ne l’imaginez.

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En fait, la critique la plus véhémente de Philippe Falardeau envers le Québec d’aujourd’hui et, j’ose dire, envers la civilisation occidentale, est ailleurs, dans un détail: M. Lazhar n’a jamais enseigné de sa vie. Mais, que voulez-vous, son sens commun, son expérience de vie – sa culture surtout –, peuvent à eux seuls donner de meilleurs résultats que tout ce que notre État avec son ministère, ses programmes et ses facultés d’éducation peuvent produire.

On comprend aussi que le plus grand atout de M. Lazhar, ce qui le rend si lucide et si prodigieux, c’est qu’il ne soit pas d’ici. Faut croire que le choix des auteurs (tous Québécois) de créer un héros étranger était absolument essentiel pour passer leur propos. Bashir Lazhar aurait pu s’appeler Basile Lamarre et nous arriver de l’Abitibi, mais ça n’aurait pas été très crédible: tout le monde sait que, de nos jours, les gens cultivés poussent davantage à l’ombre des palmiers que des épinettes. Lire Balzac à Rouyn-Noranda… elle est bien bonne!

Ils ont donc créé un personnage fantasmé. Lazhar, c’est l’immigrant parfait. Poli, respectueux, cultivé, vaillant, jamais un mot plus haut que l’autre, francophile, flegmatique devant les femmes, qui passe son temps libre à lire Hubert Aquin. Pas le genre à réclamer des lieux de prière au travail, à trouver la loi 101 inhumaine ou à noyer femme et enfants dans une écluse.

Lazhar, c’est l’immigrant rêvé, celui qui va nous sauver de tous nos maux économiques, de notre pénurie de main-d’œuvre, de nos défis démographiques et qui – ai-je besoin de vous le rappeler? – va enfin nous ouvrir sur le monde. En boni, il va aussi régler les tares de notre système d’éducation et démystifier pour nous et nos enfants le phénomène du suicide une fois pour toute.

C’est tout à fait dans le ton de la websérie Toutes nos origines du Ministère de l’Immigration, qui offre «ce portrait réel de Québécoises et de Québécois d’origines diverses qui enrichissent le Québec à leur façon et voulant démontrer l’apport des personnes immigrantes à notre société par la rencontre de modèles inspirants».

Tout ça pour dire que Philippe Falardeau n’obtiendra pas de sitôt un contrat du Ministère de l’Éducation pour réaliser une websérie pour promouvoir la «réforme», mais il pourrait assurément en décrocher un avec celui de l’Immigration.

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