Monsieur Lazhar, personnage éponyme du dernier film de Philippe Falardeau qui «nous» représentera aux Oscars dimanche, c’est un peu Schwarzenegger dans Un flic à la maternelle.
En fait, il est comme tous ces profs-héros qui arrivent naïvement dans un milieu qui leur est étranger et, coup de théâtre, à la fin, tout le monde en est donc ben transformé, au premier chef, le spectateur. Ce dernier sort du cinéma avec une larme à l’œil et cette conviction béate qu’un individu à peine exceptionnel peut changer à lui seul, avec un mélange d’anticonformisme, d’humanisme et d’authenticité, le destin de petits morveux malgré un système pourri.
Si je n’étais pas allé le voir en compagnie non pas d’une, mais de deux charmantes demoiselles, j’aurais moi aussi versé quelques larmes. Nonobstant leur formule archiconnue et leur tendance à la mièvrerie, j’ai toujours aimé ces films qui se déroulent dans une école: ils trahissent bien leur époque et nous offrent un brin de nostalgie, d’optimisme et d’utopie. Tantôt, on s’imagine à la place du héros, tantôt devant lui, tantôt il nous rappelle ce prof qui nous a marqué à tout jamais. Le film de Falardeau ne fait pas exception.
Basé sur une pièce d’Évelyne de la Chenelière, Monsieur Lazhar est un parfait représentant du genre. Il rappelle Les Choristes, L’Opus de M. Hollande, Entre les murs et bien d’autres. Ce sont en quelques sortes nos contes de fées modernes. Ici, au lieu de dragons, le héros affronte des bureaucrates obtus, et au lieu de délivrer une princesse, il va à la rescousse d’écoliers emmurés par une insensible ministre de l’Éducation. Dans le cas qui nous occupe, le brave chevalier est un immigrant fraichement débarqué d’Algérie pour libérer de piteux petits Québécois des griffes de la réforme et des psychologues scolaires.
Dans le genre, c’est clairement la Société des poètes disparus qui m’a le plus marqué jadis. Avec ce cher Monsieur Keating, incarné par un lumineux Robin Williams, qui déchire les vieux manuels de littérature sous les yeux ébahis de lycéens et qui les inspirait à former un «cercle» pour vivre le moment présent dans l’univers d’un austère pensionnat pour garçons riches. «Carpe diem» était devenu le slogan d’une génération d’adolescents, de profs… et sûrement de quelques fonctionnaires au ministère de l’Éducation.
M. Lazhar est son contraire. Il ne dit pas Carpe Diem, il dit «Taisez-vous!». En quelques sortes, il essaie de réparer les pots cassés par M. Keating. Il en a contre cette école pour enfants-rois qui a mis les classiques, la discipline, les traditions dehors, et les élèves «au centre de leurs apprentissages». Cette école où il y a trop de gestionnaires, trop de femmes, trop de psys et pas assez de maîtres.
Alors que M. Keating invitait les jeunes à se mettre debout sur leurs pupitres pour s’élever au-dessus de l’asphyxiant conformisme qui régnait sur eux, M. Lazhar somme ses élèves à s’asseoir sagement derrière des pupitres enfin disposés «en belles rangées bien droites». M. Keating souhaitait en finir avec l’apprentissage machinal des poètes classiques, M. Lazhar dicte à ses élèves mot-à-mot des extraits de Balzac, un écrivain dont ils n’ont jamais entendu parler.
Alors que M. Lazhar est sceptique devant l’utilité pédagogique de la pièce de théâtre que sa collègue monte avec ses élèves, Keating incitait un des siens à s’y consacrer… quitte à y laisser sa vie. Alors que dans le premier film, c’est un élève qui se suicide, dans le second c’est une enseignante. Avant, c’est l’élève qui avait l’impression d’être étouffé par l’école, aujourd’hui ce sont ses profs.
Hélas! une salle de classe n’est pas une salle de cinéma. Ce fait devrait modérer nos attentes envers les unes comme les autres. Inculquer l’amour de la littérature et la maîtrise de la langue à 25 gamins – et accessoirement élever leur âme – en l’espace de quelques semaines n’est pas une mince affaire… pas davantage avec le lyrisme de Keating qu’avec les taloches de Lazhar.