Je dis ça de même, mais en 1998, le Parc Winnie-et-Nelson-Mandela situé à Côte-des-Neiges a été rebaptisé en douce Parc Nelson-Mandela. Winnie, l’ex-femme du héros du combat contre l’Apartheid venait de divorcer de son mari en plus d’être accusée de corruption et d’implication dans un meurtre…

Je ne pense pas qu’on apprendra que Lhasa de Sela était une meurtrière corrompue, ni qu’elle faisait du lipsync toutes ces années au Kola Note, mais je me dis qu’il est peut-être tôt pour rebaptiser un parc à son nom, comme le Conseil d’arrondissement du Plateau Mont-Royal vient d’en faire la proposition. Laissons quelques années filer pour voir si son empreinte est durable et significative. Le temps est meilleur conseiller que les bons sentiments, surtout pour une décision qui risque de modifier un petit bout de notre ville pour des siècles.

Je sais, ça peut paraître exagéré, mais j’ai bien dit des siècles. Un parc ne change pas de nom à chaque élection municipale. Il faut être capable d’expliquer, pas seulement à nos voisins, mais aussi à nos arrière-petits-enfants, que Lhasa, avec ses 3 albums et sa carrière d’une quinzaine d’années, a marqué son époque, son quartier, son art. À cet égard, la justification de la représentante du Comité des citoyens du Mile-End qui fait la promotion de l’idée est plutôt mince: «C’était quelqu’un qui habitait le quartier, que beaucoup de gens connaissaient comme artiste, mais aussi comme citoyenne.»

Si vous permettez, je vais prendre le relais pour l’aider à étoffer son argumentaire au profit des générations futures. Ce sera mon devoir de citoyen (du Mile-End) question de me faire connaître comme tel.

«Approchez-vous mes petits, votre arrière-grand-père va vous parler d’une chanteuse populaire de sa tendre jeunesse, quand on habitait à 6 dans des 5 ½ sans jamais passer l’aspirateur, qu’on changeait le monde en écoutant la tivi et, croyez-le ou pas, qu’on était fiers d’aller à l’UQAM.

Elle s’appelait Lhasa because la capitale du Tibet. Aujourd’hui, c’est un grand centre d’achat (le Dalaïrama), je le sais, mais dans mon temps ça représentait la liberté, l’exotisme, la spiritualité. Elle venait de partout à la fois, elle enjambait les frontières, ces lignes arbitraires qui séparaient les nations entre elles et que nous avons heureusement éliminées pour qu’on puisse tous acheter les mêmes patentes de qualité partout sur la planète (Terre). C’était pour cela qu’on valorisait autant les gens métissés comme elle. Elle démontrait si bien que les frontières étaient inutiles pour réussir.

« Âme bouillonnante, femme d’instinct et tête chercheuse, Lhasa a ouvert un monde et […] a changé le visage de la chanson immigrante du Québec. » Pourtant elle était triste comme le monde et le monde était triste quand il apprit sa mort tragique à 37 ans. Mais on continua d’écouter sa musique, on l’aimait, on pleurait avec elle sur les airs douloureux de La Llorona.
Écoutez comme sa tristesse est belle.»

***

Je sais que les comparaisons sont toujours malvenues dans ces affaires, mais c’est assez inévitable: les hommes et les femmes de valeur disparaissent plus vite que les parcs et rues n’apparaissent en ville. C’est exactement pour ça qu’on s’est dotés de règles et d’une Commission de toponymie. Bref, Lhasa de Sela devrait patiemment se mettre en file derrière les Alys Roby, Claude Léveillée, Dédé Fortin, pour ne mentionner que quelques disparus de la chanson.

De toute façon, c’est un domaine où les vedettes seront toujours avantagées. Les scientifiques, chercheurs, journalistes, philosophes et même les politiciens ont moins de chance d’avoir des groupes d’appui sur Facebook ou des concerts hommage organisés en leur honneur qu’une chanteuse bénéficiant de la popularité de Lhasa. Se peut-il que d’obscurs fonctionnaires et d’urbanistes aient contribué énormément au développement du Mile-End même s’ils n’ont jamais eu leur face à la une du Voir?

Parlant de politiciens, ça me rappelle un truc. Vous souvenez-vous de cet autre «comité de citoyens» d’avant-garde qui a férocement combattu l’idée de renommer dans ce même quartier l’avenue du Parc en l’honneur de Robert Bourassa pour, entre autres, sauvegarder le «caractère multiculturel» de cet axe qu’une telle décision aurait remis en cause, allez comprendre comment. Pour eux, l’autre dude n’était qu’un vulgaire premier ministre qui ne savait ni chanter ni parler espagnol, et qui n’était né dans ce quartier que par pur hasard. Qu’a-t-il accompli au juste pour être honoré de la sorte et être considéré digne représentant du Mile-End?

Ok, j’ai presque fini, mais juste une dernière chose.

Faut aussi s’avouer que de nos jours, ce n’est même pas une si bonne façon de garder la mémoire de quelqu’un vivante. Une fois la cérémonie officielle terminée, que va-t-il arriver pensez-vous? Ils vont au mieux marquer sur une plaque: «Lhasa de Sela, 1972-2010, Chanteuse, Pour entretien appelez le 311, Accès interdit de 0h à 6h.»

Très rares sont malheureusement les panneaux explicatifs qui vont plus loin et on ne peut pas dire que l’école compense pour qu’on apprenne qui étaient Radisson, St-Joseph, Clark et Monsieur 16e avenue. Si nous voulons célébrer sa mémoire, jouons et écoutons sa musique… et on s’en reparle dans 10 ans. Cela ne lui enlève absolument rien. Le temps est peut-être l’ennemi des vivants, mais il peut devenir l’allié des morts.

Sur ces belles paroles, je vais écouter les siennes.

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