Faut-il ou non imposer le français dans les écoles? Si oui, comment? Pas si facile à dire. Je parle en connaissance de cause car ma vie m’amène aujourd’hui à être de ceux qui doivent jongler avec ces questions. C’est que, voyez-vous, je suis rien de moins qu’un commissaire scolaire à la Commission scolaire de Montréal, là où pas moins de 70 écoles ont une population étudiante à plus de 50% allophone et dont la majorité des 110 000 élèves n’ont pas le français comme langue maternelle.

Je connais d’autant mieux la complexité du dossier que j’ai moi-même fréquenté une de ces écoles secondaires multiethniques, où j’ai pu constater assez vite que pour être in, fallait parler anglais. Et ce, bien avant que devenir, you know, «parfait bilingue» semble être pour certains  l’objectif sociétal et éducatif prioritaire au Québec.

Il y a 20 ans, dans mon école de la commission scolaire protestante, les «Québécois» étaient avant tout des madames d’la cafétéria, secrétaires, concierges et prisonniers en probation qui venaient nous décourager de prendre de la grosse drogue sale. Il y avait aussi des profs «issus de la majorité», mais là encore, ils formaient une minorité. Quant aux élèves, seule une poignée de «pures laines» s’étaient vus larguer en ces terres inhospitalières: souvent des Mormons et des Témoins de Jéhovah que les parents ne voulaient pas voir instruits dans les écoles dites catholiques.

Même si la commission scolaire était à l’époque gouvernée par des Anglos qui n’en étaient toujours pas revenus de la fondation de la Nouvelle-France, encore moins de l’élection du PQ dix années plus tôt, et que notre directeur d’école, M. Asimakopoulos, ne parlait pas français, le corps professoral, lui, était assez militant pour essayer tant bien que mal de faire du français la langue commune normale dans l’établissement. Vaste programme!

L’idéal de la Charte de la langue française était en apparence atteint, mais en réalité, l’usage du français était réservé aux salles de cours ainsi qu’à de petits cercles d’amis plus ou moins cools, composés surtout de Libanais, Vietnamiens, Latinos, Haïtiens et d’un marrant petit Hongrois que je vous souhaite de rencontrer un jour. Autrement, la langue dominante de la vie quotidienne était l’anglais. Par la magie des rapports de force, c’est lui qui faisait autorité, qui était la langue des winners, même si dans les faits tous les élèves savaient parler français. 

De toute façon, pour la très grande majorité de mes camarades, ces années sous le régime de la Loi 101 n’étaient qu’un passage obligé avant de poursuivre leur chemin vers un cégep, une université et un job qui fonctionneraient bien entendu dans la langue internationale des affaires (le fun). Au mieux, elles furent une belle occasion, peut-être la seule, pour apprendre le «parler de circonstance» du Québec et découvrir «les chants rauques de nos ancêtres et le chagrin de Nelligan».

Vous comprendrez que «d’imposer le français» dans cet univers était une ambition toute relative et ce l’est encore davantage aujourd’hui. En ces lieux, le Docteur Laurin en personne n’aurait osé proposer bêtement que «l’école devienne 100% francophone» comme cela a été injustement reproché dernièrement à la CSDM. Une «camisole de force» oh mon Dieu! dangereuse qu’on dénonçait dans les pages du Devoir, mais que personne – je vous l’assure – n’envisage sérieusement en de termes aussi simplistes.

Pour cause, tous ceux qui œuvrent dans ces milieux savent que la chose est difficile et délicate, bien qu’absolument essentielle pour assurer la réussite et l’intégration de ces jeunes. Déjà dans mon temps, pour maximiser l’utilisation du français, les autorités scolaires maniaient le bâton et la carotte tantôt avec fermeté, tantôt avec résignation, tantôt avec naïveté. Et parfois, aussi, avec habileté et intelligence.

Le bâton, c’était les constants rappels à l’ordre qui finissaient par se mêler au bruit ambiant: n’oubliez pas vos devoirs, on ne court pas dans le corridor, mettez vos tuques avant de sortir, s.v.p. on parle français dans l’école. Sans véritables conséquences, disons que cette dernière consigne avait à peu près le même résultat que les autres: l’important c’était de ne pas avoir l’air d’un plouc dans la cour d’école, même à moins 20. 

Plus habilement, «l’imposition de la langue commune» se traduisait par la mise en place d’activités où l’usage du français était aussi enrichissant qu’indispensable: radio et journal étudiant, spectacles de théâtre et de chansons, tournoi de Génies en herbe, etc.

Quant à la carotte, c’étaient des patentes subtilement conçues par des spécialistes de relations interculturelles pour promouvoir l’utilisation du français à l’école, comme ce fut le cas lors de ce concours d’affiches destiné à… promouvoir l’utilisation du français à l’école.

-   Qui veut participer à un concours d’affiches pour promouvoir l’utilisation du français à l’école?
-   …
-   Bon, vous êtes obligés pareil, mais réjouissez-vous, il y a des prix à gagner.

L’intelligence collective de mon équipe a accouché d’un savoureux «Le français, c’est frenchement meilleur!», un pastiche de ces populaires publicités pour le lait de l’époque. Nous n’en étions pas peu fiers.

Pas mal, hein? Parfait, pensions-nous pour obtenir «la mention spéciale du jury pour l’originalité transgressive de la langue dans un milieu plurilingue». Si seulement… On avait beau exposer la finesse de notre sens de l’humour, plaider l’efficacité de l’ironie, la décision fut sans appel: une affiche pour promouvoir le français doit être en français, point. Notre trouvaille a donc été dénaturée pour un très convaincant «Le français, c’est françément meilleur».

Vous l’aurez deviné, on n’a pas obtenu de prix sinon l’intime conviction que pour gagner la cause du français au Québec, l’intransigeance gnochonne n’est pas plus porteuse que le jovialisme bêbête. On va essayer de s’en souvenir.

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