Désolé pour ce petit délai depuis mon dernier billet, j’étais trop occupé à me faire pousser la barbe. C’est pour venir en aide aux bébés phoques (donnez généreusement). Ben non, c’est comme vous avec vos moustaches, c’est avant tout par coquetterie.
J’ai quand même profité du Movember pour faire un tour au Salon du livre. Payer 8 piasses pour avoir le privilège d’acheter des affaires n’est pas mon genre, mais c’était pour visiter une amie qui vient de lancer son premier livre, un recueil de nouvelles1. De toute façon, j’ai fini par gagner au change: j’ai côtoyé du beau monde et profité de quelques coupes de vin gratis. On est un homme du monde ou on ne l’est pas, et, surtout, j’ai rencontré inopinément une personne extraordinaire.
En longeant les nombreux kiosques enfin dépeuplés en cette fin de journée, j’ai aperçu le cinéaste Bernard Émond, éveilleur de conscience et délicat pourfendeur des petits bourgeois s’il en est un, assis sur son tabouret à attendre sagement qu’un flâneur s’arrête enfin lui demander un autographe, un exercice obligé qui lui semblait de toute évidence contre-nature. Je n’ai pas hésité à me porter volontaire.
Le vin rouge aidant, j’ai même appuyé un peu fort sur le piton de l’enthousiasme. La veille, j’avais justement lu son texte dans Le Devoir «des écrivains», Le chemin de l’honneur, une jolie envolée lucide sur le Québec d’aujourd’hui «où tout est affaire de goût, où toutes les opinions se valent et où cliquer sur «j’aime» ou «je n’aime plus» semble être le summum de l’activité citoyenne».
Je ne suis pas du genre groupie, mais Bernard Émond est un homme des plus inspirants dont l’intelligence, la sincérité et la sensibilité me touchent profondément. Il ferait un digne successeur au regretté Gil Courtemanche dans Le Devoir, me semble.
Le kiosque d’en face gérait une très longue file d’attente qui contrastait avec celle que je formais comme un seul homme devant Émond.
– Quelqu’un vous fait une méchante concurrence, lui fis-je remarquer.
– Ça doit être bon, de me répondre, amusé, le cinéaste.
Il s’agissait en fait du bédéiste Michel Rabagliati, auteur de la série Paul, ce qui semblait quand même le rassurer car «il aimait beaucoup».
Je l’ai entretenu un bon 10 minutes sans vraiment réussir à sortir des quelques compliments d’usage, à la limite téteux: j’ai adoré vos films, j’ai hâte de lire votre livre dont j’ai entendu beaucoup de bien et j’ai savouré votre chronique d’hier. J’avais davantage l’impression de le gêner que de le déranger. Humble, il m’a posé lui aussi quelques questions, intrigué par ma curiosité et retournant ainsi la politesse.
Bref, j’ai rencontré Bernard Émond.
J’aurais aimé lui dire bien plus. Lui dire que son film La Neuvaine est probablement un des plus magnifiques films du cinéma québécois que j’ai vu. Un film qui m’a grandement touché même si tout des lieux, des personnages et de l’histoire m’est en principe étranger: je suis né bien loin de Petite-Rivière-Saint-François, je n’ai jamais habité à plus de deux minutes d’une bouche de métro – encore moins un village –, le peu d’éducation religieuse que j’ai reçue était juive et je suis fermement athée.
Pourtant, au moment où François, le pieux personnage du film, replace délicatement l’oreiller de sa grand-mère malade – désespéré qu’on ne puisse guérir les gens qu’on aime –, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à la mienne qui, seule, à des milliers de kilomètres d’ici, eût bien aimé, juste avant de mourir, voir son petit-fils en faire autant.
Je viens de finir son livre, ça s’intitule Il y a trop d’images (LUX), je vous le résume mais lisez-le quand même: s’engager, croire, résister, ce n’est pas passer son temps à se faire pousser la barbe, et surtout, ça demande un peu plus que de se pavaner avec une moustache.
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(1) Je plogue le livre, L’amour au cinéma, d’Éveline Mailhot (Les Allusifs), ça va peut-être me permettre de prendre avec elle ce café qu’elle m’a promis il y a 5 ans. Et en plus, c’est un plaisir à lire.