Vous aimez sûrement la poésie hongroise poststalinienne. Je n’ai pas cette curiosité naturelle qui vous caractérise, si je m’y intéresse, c’est uniquement à cause de mon oncle. Il était, dit-on, un poète prometteur dans son pays à cette époque-là, avant de mourir prématurément à l’âge du Christ, crucifié par un cancer qui, contrairement à ce dernier, n’a pas le pardon facile.

Ils partageaient le même air en plus. Je ne me souviens d’ailleurs que de sa grosse barbe foncée qui cachait mal son allure frêle. Il n’a pas eu le temps de me léguer autre chose qu’un cousin, une cousine et ses quelques livres que j’aime encore lire de temps en temps. Avec l’au-delà comme avec ses racines, on garde contact comme on peut.

Dans un de ses recueils, il y a ce court poème, intitulé Dédicace1 qui m’a longtemps intrigué. Espérant le comprendre à l’usage, je me le récitais souvent, convaincu qu’on n’écrit pas un truc pareil juste pour faire froncer des sourcils.

mes remerciements pour que de nous trois
ce soit moi qui puisse écrire mon nom
sur cette pelle de boulanger

Ne vous sentez pas trop bêtes, ça m’a pris des années avant de trouver la signification de ces vers dans un livre. Pour cause. Le chiffre trois fait référence aux 3 milliards d’êtres humains qui peuplaient la terre à l’époque et dont seulement le tiers avait le droit à son pain quotidien.

Quand mon oncle Antal a écrit ça en 1968, il avait 20 ans; il en aurait plus de soixante aujourd’hui. Si c’était possible, j’aimerais bien faire un petit calcul avec lui, question d’évaluer les progrès réalisés depuis par la race humaine.

En fait, vous pourriez nous aider. Sur les 7 milliards de Terriens que compte désormais la planète, combien sommes-nous à pouvoir manger à notre faim?

Allez, pour rendre ça plus facile, on a le droit de se servir de notre iPad 2.

1. Dedikáció, Antal Verboczy, 1968 (traduction libre).

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