T’as qui en français? Je sais pas, un Lucien Quelquechose. Ah ben oui, Lucien Francoeur, c’est genre une vedette, il a une émission de radio et de télé. Cou’donc.

Ça se passait au Collège de Rosemont où j’avais atterri par hasard grâce à la magie combinée de la cote Z et de ma méconnaissance de la géographie montréalaise. C’est qu’au moment de faire mon choix de carrière, je n’avais pas réalisé que ça me prendrait deux heures d’autobus chaque jour pour faire l’aller-retour au cégep. C’était le prix à payer pour des années d’études en dilettante au secondaire et une certaine envie de dépaysement.

Cela a eu le mérite de me faire découvrir des enseignants mémorables, dont justement ce Lucien Francoeur, qui fut mon professeur de littérature en Initiation à la poésie québécoise fuckée des années 1970. Il n’était pas juste une vedette médiatique, l’ai-je appris rapidement, mais également poète rockeur. Rien de moins.

Cela m’est revenu cette semaine en lisant son entrevue coup-de-gueule où il dépeint on ne peut plus sombrement ses élèves qui rentrent aujourd’hui au cégep «équipés comme s’ils travaillaient à la NASA» mais à qui «il faut enseigner ce qu’est un livre».

Entre vous puis moi, j’ai reconnu le même sympathique grognon d’il y a 15 ans. Déjà dans le temps, je l’ai vu grimper dans les rideaux une couple de fois parce que confronté à notre inculture littéraire, notamment la fois où un camarade a parlé d’Arthur Rambo dans un de ses travaux. Rambo combien, mon grand, hein, combien?

Il n’était pas vraiment plus excentrique que la moyenne des profs dans ce cégep où il fallait adhérer à la 4e Internationale pour enseigner, du moins au département des sciences humaines avec pas de math. Il y avait même un «guide-évêque» bien connu de Raël qui, nonobstant ses écrits sur les bienfaits de la masturbation collective, était franchement bon pédagogue.

Je ne voudrais pas parler pour tous, mais Francoeur n’avait pas complètement tort quand il soulignait – comme il le souligne encore – le faible bagage littéraire de certains de ses étudiants. J’ai probablement eu à lire un grand total de 5 romans en autant d’années passées au secondaire. (J’en avais lu que 4, car j’ai préféré la version télé des Filles de Caleb). Grosso modo, j’avais toujours l’impression qu’à mon école secondaire, il y avait une entente tacite entre élèves et profs où les uns faisaient semblant d’enseigner tandis que les autres faisaient semblant d’apprendre. C’était gagnant-gagnant, comme on dit.

Je souligne que c’était dans le bon vieux temps pré-réforme et pré-Ipad où on survivait sans mot de passe.

Quand il ne parlait pas de Rimbaud, de sa Californie ou de ses confrères poètes, il discourait sur les cols-bleus, sa vie et sa petite (bon, si j’avais su quelle belle grande fille elle deviendrait, j’aurais certainement fait plus d’attention).

Malgré ses brouillonnes divagations, j’appréciais bien ses cours. Surtout, je me souviens de sa façon militante de nous faire aimer des textes on ne peut plus épineux, dans ce genre :

[…] dans la rébellion urbaine
Une obsession bien dirigée commence toujours
Par sa propre corporéité:
La transsubstantiation rock’n roll a lieu
Dans les cabines photomatons où morts de rire
Les rebelles sans cause s’exposent pour toute prière.
(1)

Je dois avouer que j’haïssais pas du tout ses poèmes qui ne m’offraient aucun repère sinon la rassurante conviction qu’on peut publier des affaires de même et devenir quand même prof de cégep un jour. De l’optimisme dans la vie, je n’en demandais pas davantage à cet âge. Et je ne dis pas juste ça pour le rassurer.

***

Pendant que je vous raconte tout ça, des enseignants font une sortie contre les diplômes à rabais des cégeps et un autre signe une lettre caustique dans Le Devoir où il traite de «nouveaux demi-civilisés» ses étudiants «indubitablement sûrs d’eux, emprisonnés dans leur individualisme irascible, indélogeables de leurs médias sociaux et ostentatoirement accrochés à leur image». Ce dernier raconte comment à l’écoute de Michèle Lalonde qui déclame Speak White dans la Nuit de la poésie un de ses élèves a eu pour seule réaction : «’Stie d’folle!».

En tout cas, je me dis que ce Ian Murchison et Lucien Francoeur feraient d’excellents amis Facebook.

(1) Dernières visions, Lucien Francoeur dans Exit pour nomades (1978-1988)

blog comments powered by Disqus