Le cinéaste anglo-montréalais Jacob Tierney écorchait l'été passé le cinéma québécois trop francophone et «blanc, blanc, blanc».

Comment peut-on cesser d’être un raciste en six mois? C’est la question que je me suis posé à propos de Denis Villeneuve, à la suite des éloges qu’il a reçus pour son dernier film, Incendies.
En entendant tous et chacun souligner à larges traits son «exceptionnelle» ouverture au monde, je me suis souvenu d’un certain Jacob Tierney, jeune réalisateur anglo-montréalais qui l’écorchait l’été passé en dénonçant un cinéma québécois trop francophone et «blanc, blanc, blanc».

En effet, un des exemples qu’il donnait pour appuyer sa thèse était Polytechnique, l’avant-dernier film de Villeneuve, cité comme un de ces films d’ici qui renfermait «quelque chose de malsain» car faisant dans la «glorification de la nostalgie». Bref, réaliser un film en français sur un événement s’étant déroulé au Québec il y a 20 ans avec Karine Vanasse en vedette, c’était verser dans un certain racisme qui s’ignorait.

Le message n’est pas tombé dans l’oreille d’un malentendant. Villeneuve en a clairement fait un cas de conscience et s’est précipité au Moyen-Orient pour y tourner vite fait bien fait un petit chef-d’œuvre quasi-oscarisé avec pleins d’Arabes comme Maxim Gaudette et Mélissa Désormeaux-Poulin.

Savez-vous ce qu’est cette tendance ambiante qui veut que tout ce qui se diffuse reflète «la nouvelle réalité de la diversité montréalaise du Québec contemporain du 21e siècle»? De la multiculturisation. Elle est partout: à la télé, à la radio, dans les journaux, dans la publicité, dans les magazines, mais pas suffisamment au cinéma, voyez-vous, et cela embête beaucoup de gens qui veulent votre bien (mais surtout le mien).

On s’inquiète pour les petits immigrants comme moi qui supposément voudraient tellement aimer le cinéma québécois, mais en sont incapables faute de s’y voir représentés. Comme les jeunes Haïtiens de Montréal qui, selon notre Tierney toujours, ne peuvent «pas du tout» se reconnaître dans un acteur comme Luc Picard parce qu’il est blanc et francophone, ce qui prouve hors de tout doute, comprenez-vous, que quelqu’un quelque part est vraiment un sale xénophobe.

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Je sens que vous ne me suivez pas. Il aurait fallu que je vous explique d’abord ce qu’est le cinéma représentatif de la diversité.

L’idée, c’est de faire un film comme si on fabriquait un dépliant chez Patrimoine canadien. Il faut s’assurer qu’y figurent toujours un Noir, une Amérindienne, une Asiatique, un Arabe (qui peut aussi avoir l’air d’un Pakistanais ou d’un Latino) puis un beau blond, sûrement gai, assis dans son fauteuil roulant avec un ballon de basket sur les genoux. Si le portrait de votre gang d’amis – ou l’affiche de votre film – ne ressemble pas à ça, c’est assez louche et vous devriez avoir mauvaise conscience.

N’essayez pas trop de comprendre, ce serait bouder votre plaisir. Croyez-moi, il s’agit d’une façon drôlement rafraîchissante d’apprécier le cinéma local. Avant, je m’attardais moi aussi comme un con au jeu des acteurs, au scénario, à la réalisation et même au propos des films. Aujourd’hui, je les juge en fonction du nombre de Noirs qui s’y trouvent. Pour être dans l’air du temps, il faut aussi, sachez-le, qu’ils se déroulent autant que possible à NDG, Westmount ou dans le Mile-End, ces contrées où les principales victimes de notre cinéma ethnocentrique croupissent misérablement.

Bon, moi non plus je ne pigeais pas tout ça avant. Pour apprécier le cinéma d’ici, je n’ai pas su attendre the film racontant les tribulations d’une immigrante juive-hongroise de Côte-des-Neiges essayant d’élever tant bien que mal son garçon génial et sa fille végétarienne. Pardonnez-moi cette désinvolte impatience qui a certainement fait reculer la lutte antiraciste au Québec.

Insouciant, j’ai fréquenté toutes ces années le cinéma de notre petite province refermée sur elle-même sans me plaindre ni me poser de questions. Pour me racheter, je suis allé voir dernièrement pleins de films québécois avec foule diversité en dedans, tel Incendies, et devinez quoi, il y en a de plus en plus… et franchement ça m’inquiète un peu.

J’ai peur pour la singularité du cinéma québécois. Je crains qu’en réaction à ces critiques moralisatrices, nos cinéastes se sentent de plus en plus obligés de saupoudrer leurs films de Tamouls juste pour montrer leur ouverture. Un peu comme ces artistes des pays communistes qui s’astreignaient à situer leurs récits dans une usine – et ainsi paraître tracer le portrait de la classe ouvrière – afin de toucher leurs subventions et d’être dans les grâces du régime. Leurs œuvres, même pénétrantes et remarquables, finissaient tôt ou tard par sentir l’huile usée de la machine.

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Plus souvent qu’autrement, un artiste va mettre en scène ce qu’il connaît, sa réalité, son univers. Un enfant qui a grandi sur la rue Fabre va écrire les chroniques du Plateau-Mont-Royal, l’enfant d’Haïti va parler de nègres avec qui il est malaisé de faire l’amour sans se fatiguer et un enfant gâté du West-Island, ben, il va faire des films d’enfant gâté du West-Island. C’est un peu normal et n’est-ce pas en laissant les artistes créer en paix qu’on encouragera la diversité culturelle?

Ironiquement, le danger de cette multiculturisation sermonneuse c’est qu’elle nous éloigne justement de la diversité qu’elle prêche.

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