D’où je viens? Je savais que vous alliez me poser la question. Remarquez, ça fait longtemps qu’elle ne m’importune plus. Quand on arrive dans un pays étranger, avec un nom étranger, avec un accent étranger, il est assez normal qu’on soit un objet de curiosité. Vous auriez pu attendre qu’on soit assis, par contre, qu’on ait au moins les menus devant nous, mais franchement, ça va me faire plaisir de vous répondre.

C’est quand on ne la pose pas que je me pose, moi, des questions. Votre discrétion est louable, mais vraiment n’hésitez pas, je vois que ça vous démange. Les seules fois où la question me dérange vraiment, c’est quand je l’entends à la 3e personne : il vient d’où lui? La table est assez grande, madame, venez vous asseoir avec nous.

La susceptibilité et l’impatience ne sont pas de bons compagnons de route pour l’étranger désirant faire son bout de chemin dans son pays d’adoption. Se faire poser la question sur ses origines peut devenir lassant, mais on est mieux de s’y habituer. Je trouve même que ça part bien une conversation. Même que je me suis procuré un démarreur à distance. D’où je viens? Hop!, j’appuie sur le piton et ma réponse est partie sans que je m’en rende compte. Ça peut sembler long et inutile attendre cinq minutes pour réchauffer son char avant de braver le froid, mais qu’est-ce qu’on roule mieux après.

Pour vous répondre donc : non, ce n’est pas polonais, mais vous êtes proche, c’est un nom d’origine hongroise. Mon prénom se prononce avec un «h», pour faire Akosh. Le nom de famille, c’est «prononciation libre». Non non, je ne l’ai pas oubliée ma langue maternelle, je la parle encore, mais pas trop souvent : avec ma famille nucléaire et quand je retourne au pays. Donc oui, je suis arrivé à Montréal à 11 ans, j’ai commencé à apprendre le français à ce moment-là. C’est gentil de m’en féliciter, mais je n’ai pas vraiment eu le choix. Ma religion? Ouais, comment dire, je suis plutôt juif, mais je n’ai vraiment pas le goût, drette là, de jaser du conflit israélo-palestinien. Et je ne trouve pas super logique non plus qu’un simple fil – l’érouv, c’est le mot que vous cherchiez – tendu autour d’Outremont puisse changer grand-chose pour le Bon Dieu. Ah puis désolé, je ne connais pas votre prof de musique du secondaire, réfugié hongrois de 1956. Mais je ne doute pas qu’il était formidable, c’est un trait culturel assez répandu chez nous.

Voilà, vous savez maintenant d’où je viens, mais ça ne vous dit pas nécessairement tout sur moi. Ne sautez pas trop vite aux conclusions, car ça, par contre, ça risque de m’énerver. On ne s’entendra pas et ça ira mal pour vous (mon gabarit impose, voyez-vous). Retenez seulement que d’être un immigrant ne m’a pas occupé à temps plein depuis toutes ces années. Et que venir d’ailleurs comme d’être d’ici n’est pas une vertu, ni un défaut, ni un fait intéressant ou futile en soi. Notre époque est obsédée par les questions interculturelles et identitaires. Pour tout vous dire, ça commence à me taper sur les nerfs. On aura le temps d’y revenir.

D‘ailleurs, maintenant que je me suis présenté, vous pourriez peut-être me parler un peu de vous. Notre dessert est presque fini. Restez encore, je paye le café.

Alors, dites-moi, c’était comment grandir à Drummondville?

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