Moi aussi je voulais faire la grève, mais cette fois-ci sans rien revendiquer à personne, ou si peu : quelques jours de repos, de recul, loin de Facebook, de mon portable, des bulletins de nouvelles, de la ville… Je n’avais pas réalisé que la gratuité scolaire aurait été une revendication plus réaliste.
Finalement la solution est venue d’un ami. « Va faire une retraite chez les moines », m’a-t-il proposé, faute de posséder une île déserte en Polynésie. Quelques jours plus tard, c’est donc dans les Cantons-de-l’Est que je me suis vu échouer.
À l’entrée du bâtiment néo-moyenâgeux, c’est Père Bessette, vêtu de sa robe noire, qui fît mon accueil. Il est portier et l’un des 40 moines bénédictins qui demeurent encore de nos jours à l’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac. Juste pour vous dire son âge, quand on lui demande s’il est parent avec le Frère André, il répond « Ben oui, c’est mon neveu ! ».
C’est donc benoitement – est-il nécessaire de le souligner – qu’il accueille depuis des lustres des hommes qui cherchent à se retirer du monde quelques jours dans ce monastère qui contemple depuis maintenant 100 ans le lac Memphrémagog : jeunes en quête de sens, veufs en deuil, prisonniers repentis, futurs prêtres et autres badauds sympathiques plus ou moins au bord de la crise des nerfs. À ce que j’ai pu observer, ils sont croyants pour la plupart (mais aucune question ne vous sera posée et aucun représentant n’ira chez vous) et n’ont réellement qu’une chose en commun : la recherche du silence, ou pour être plus approprié, de la sainte paix.
Pour cause. De nos jours, quand dans un bureau, le serveur est en panne, les employés longent les couloirs, tels des zombies, ne sachant plus quoi faire de leur peau. Nous sommes incapables de « ne rien faire », en commençant par lâcher notre maudit téléphone pour deux secondes. Une soirée entre amis se termine inévitablement devant Youtube, nos enfants ne savent plus s’occuper sans Ipad et nous sommes incapables de garder pour nous la moindre petite réflexion sans en faire bénéficier la planète Twitter. Le copier-coller remplace l’écriture et Wikipédia la lecture. Nous nous retrouvons devant un paysage grandiose et nous le contemplons à travers l’écran de notre appareil photo.
Bref, nous oublions peu à peu ce qu’est le travail, l’attente, la lecture, la contemplation, la réflexion, la solitude. Je le sais, je le sais ce discours n’est pas moins à la mode que le iPhone, mais bon, chacun sa patente, chacun son truc. À Saint-Benoit-du-lac, il n’y a pas de serveur en panne ni de télé HD. Il y a, par contre, une jolie bibliothèque, une église d’où résonnent des chants grégoriens, un clocher qui rythme les jours et un chemin de croix longeant le pommier qui sert à la production du cidre que vendent les moines au magasin.
Si dans ce monastère il n’y a pas de wifi, c’est grâce à un certain Benoît de Nursie qui a vécu en Ombrie (Italie) il y a 1500 ans et qui a rédigé une « règle » qui disait aux moines de ne pas perdre leur temps avec des oisivetés qui éloignaient les Hommes de Dieu, tout en s’assurant que leur austérité ne se transforme en auto-flagellation. La règle de Saint-Benoît trace depuis le fonctionnement des monastères et la conduite quotidienne des moines.
Dans ce haut Moyen Âge politiquement et socialement désorganisé, Benoît voulait réguler la vie des moines entre le travail, la prière et les études. Mine de rien, les abbayes ont essaimé dans le monde d’alors, et sont devenus des moteurs de changements et de développement. De plus en plus influents, ces religieux « civilisèrent » les peuples du Moyen Âge, contribuèrent à la sauvegarde des idées de l’Antiquité ainsi qu’à l’essor de l’agriculture, du commerce et – souvent malgré eux – des universités.
Il ne reste aujourd’hui que des vestiges folkloriques de cette époque, mais retenons que notre civilisation, notre monde occidental, doit finalement beaucoup à ce « travail de moine ». Si bien que pour bien ancrer le projet de la construction européenne dans l’héritage catholique, le Pape Paul VI a même proclamé Benoît de Nursie saint patron de l’Europe en 1964.
On s’en allait où avec toute cette belle érudition si bien étalée? Pas bien loin, justement. Très exactement nulle part, vers ce point bien précis de la solitude et du silence, la dernière chose que les quelques moines de Saint-Benoit du Lac peuvent encore nous transmettre (en plus de leur bon fromage) et peut-être encore sauvegarder pendant quelques années.
En partant, c’est père Minier, le moine hôtelier, qui m’a salué. Après m’avoir tendu la machine interac pour payer mon séjour, il m’a invité à aller consulter la page web des Amis de l’Abbaye tout en rouspétant contre son nouveau blackberry. Ouais, faut peut-être s’y résigner, même le bon vieux temps n’est plus ce qu’il était.