Vous vous cherchez une activité post-tintamarre les mardis soirs? J’ai une proposition pour vous qui me permet d’enfin faire ma juste part pour l’accessibilité gratuite à l’éducation des masses laborieuses et ainsi signifier ma solidarité avec les classes populaires et estudiantines.
En fait, ce n’est pas vraiment «ma» contribution. Je vous invite simplement à profiter d’une merveilleuse initiative du Canal Savoir qui a décidé de rediffuser des émissions de la série littéraire «quasi mythique» Apostrophes, animée par Bernard Pivot et qui fut popularisée en France entre 1975 et 1990 et diffusée chez nous sur Radio-Québec, si je me souviens bien. À l’antenne pendant quinze ans, l’audience des 724 épisodes d’Apostrophes pouvait atteindre 6 millions de téléspectateurs (en France, pas à Radio-Québec).
Je préfère quand même vous avertir: il faudra baisser vos attentes en matière d’artifices. Ici, il n’y a pas de décor tape-à-l’œil, de public survolté, de matantes en larmes, pas de fou du roi pour délier les rates des mononcles avec des jokes de fif quand la discussion devient trop sérieuse, pas de souffleur de blagues dans l’oreillette de l’animateur ou de twittage en direct. Puis non monsieur, il n’y a pas de dégustation de vin pour détendre l’atmosphère et désolé madame, ça ne se déroule pas dans un wagon de train ni dans un abri-tempo. Si ça peut vous rassurer, l’animateur a quand même des ti-cartons dans ses mains et il a lu lui-même les livres de ses invités.
Je vous le garantis, ces entrevues sont absolument captivantes et elles ont de quoi faire réfléchir ceux qui aiment opposer – par ignorance ou snobisme – culture et divertissement. Le tout dure une heure et demie, ce qui est moins long que de se taper l’œuvre complète des invités (objectif noble dont je suis assez loin, merci, je préfère le préciser), d’où le plaisir d’écouter des gens qui les ont lus pour nous, qui savent partager leur pensée et qui ont ce talent pour nous donner, nous redonner, le goût de la littérature. Gratis! On réalise alors que l’accès à l’éducation, au savoir, n’est pas seulement une question de frais de scolarité, de financement des universités ou de bonification au programme des prêts et bourses, mais qu’il passe avant tout par un véritable contact avec le monde des livres.
Les prochains épisodes seront notamment consacrés à Le Clézio, à Borges, à Doris Lessing, à John le Carré, au Dalai Lama… Profitons-en. Chacun d’eux est suivi du commentaire d’un intellectuel québécois sur la «résonance actuelle de ces auteurs et essayistes».
Parlant de résonnance, je me demande vraiment quelle entrevue de quelle personnalité de quel animateur ou animatrice de quelle émission actuelle aura un quelconque intérêt dans 20-25 ans – sauf pour s’en moquer ou se désoler sur l’héritage d’une époque. Quand je regarde ces émissions d’humour qui puisent des images dans le passé, je me demande toujours pourquoi, nous, qui aimons tant l’instantanéité, attendons autant d’années pour rire de ce qui est si risible aujourd’hui même. À ce titre Rock et belles oreilles, dans le temps, et 3600 secondes d’extase, dernièrement, étaient des émissions bien plus pertinentes et essentielles qu’on pourrait le penser. Presque autant que Apostrophes.
En guise de récompense pour votre belle attention, vous pourrez comme moi zapper ensuite à V pour regarder Opération Séduction, qui n’est pas mal non plus comme distraction de fin de soirée. Tiens, souhaitons aux participants – en quête active de l’âme sœur – de découvrir à leur tour Apostrophes. Difficile à croire, je le sais, mais ils auront alors, encore plus de trucs intéressants à se dire. Ils pourraient commencer par deviser sur cette affirmation de Bernard Pivot: «De tous les plaisirs, c’est celui de la découverte qui est le plus excitant.»
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* Diffusions: mardi à 21h, jeudi à minuit et samedi à 13h, sur le Canal Savoir.