Illustration : Pierre Brassard www.pierrrebrassard.com

Chaque mardi, la journaliste et animatrice Julie Laferrière et l’humoriste, animateur et illustrateur Pierre Brassard posent un regard original sur les usagers du transport en commun.

Ligne d’autobus numéro 24 en direction est. C’est jeudi, il est 16 h 10.

L’autobus est complètement immobile depuis au moins huit minutes. Les usagers produisent une succession de soupirs intenses en regardant cette section bordélique de la rue Sherbrooke où un énième chantier balisé de cônes, étendu sur trois coins de rue, donne l’impression d’une petite fin du monde.

À bord du bus, une dame habillée en mou tient un tapis d’entraînement roulé, entre ses genoux. Assise, tranquille, elle inspire la tranquillité. Elle a la mi-quarantaine dynamique, les joues rosies et l’air épanoui. Elle doit revenir de sa classe de yoga pour afficher un tel état de détachement.

Cette femme ne fait donc pas partie de notre chorale de «soupirants»; elle n’expulse pas d’air par contrariété, mais inspire et expire avec douceur et contentement. Elle va même jusqu’à fermer les yeux afin de préserver son sentiment de sérénité.

J’essaie de m’inspirer de sa sagesse quand, soudain, notre tank collectif avance d’un demi-mètre sur le terrain miné du centre-ville pour s’arrêter brutalement au feu rouge. Cette brusquerie routière sort la dame de sa quiétude. Elle fronce les sourcils un instant. Puis reprend une inspiration zen. Ses traits se détendent de nouveau. Puis son portable sonne. Elle cher­che son téléphone dans son sac Lululemon. Le trouvant trop tard, elle rate l’appel. On sent alors passer en elle une onde d’exaspération.

Le bus, malgré le feu devenu vert, ne bouge toujours pas. Elle inspire profondément, partant à la recherche de sa «zénitude» égarée. Dans sa tentative de reconnecter avec la détente, elle a desserré les genoux. Son tapis tombe et se déroule sur le sol.

La disciple du contrôle de soi commence de toute évidence à en avoir ras-le-nirvana. La voilà qui laisse échapper un soupir exaspéré.

Cet après-midi-là, la dame au tapis de yoga a finalement lâché prise. En phase avec ses semblables nord-américains et stressés, elle a finalement participé au grand soupir collectif qui peut, lui aussi, parfois, être un exercice salutaire pour ne pas manquer d’air.

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