Le chauffeur épanoui et théâtral annonce alors, sur un air moins connu, le prochain arrêt : «Avenue des Piiiiiins.»

C’est samedi, il est 18 h. Ligne 55, boulevard Saint-Laurent, en  direction nord. Le jour se fait pâle de plus en plus tôt. L’autobus me cueille angle Saint-Laurent et Sherbrooke.

Le chauffeur affiche un sourire plein d’entrain et de dents. Il dodeline de la tête au son de l’air d’opéra que crache très fort son transistor. Je reconnais Les noces de Figaro. Je ne sais pas si c’est Pavarotti qui livre ici l’air célèbre, mais notre chauffeur, lui, s’égosille de tout son cœur pour accompagner le ténor, quel qu’il soit.

L’autobus est presque plein. Je m’assois à proximité du «Divo». Je fais un saut spectaculaire lorsqu’il annonce  la rue suivante en hurlant. Je comprends alors que le chauffeur-chantant, amateur d’opéra, s’adonne à sa passion en prenant en otages les oreilles de certains passagers et en amusant les autres. Le jeune garçon en face de moi ne cesse de monter le volume de son iPod, probablement pour enterrer cette trame sonore aussi comique que cacophonique.

Le chauffeur épanoui et théâtral annonce alors, sur un air moins connu, le prochain arrêt : «Avenue des Piiiiiins.» Une dame descend en souriant et en répliquant un mélodieux : «Merciiiiiiiiiiiiiiii biiiiiennnn», alors que trois nouveaux passagers surpris montent à bord.

J’imagine alors le chauffeur rentrant chez lui le soir. Il enfile des chaussons doux, se verse une bière ou un verre de vin, ou se prépare un thé. Se cale confortablement dans un fauteuil mou. Il a peut-être un chien, un chat? En tout cas, un animal gentil qui lui tient compagnie. Il active son lecteur CD, ferme les yeux et se laisse bercer par les plus beaux airs et les plus belles voix.

Ses voisins parfois se manifestent. Il baisse alors un peu le volume du système de son. Puis, il s’imagine sur les scènes les plus prestigieuses du monde, accompagné par les plus grands orchestres.Dans mes rêveries, il se laisse aller aux siennes. Il entame la dernière note et la tient à bout de voix.

Le public lui offre une ovation. Puis, je reviens brusquement à lui, ici, maintenant, au volant de son véhicule. Il chante toujours, et la salle est comble. 

Aussi dans Hors du commun :

blog comments powered by Disqus