Pierre Brassard | www.pierrebrassard.com Le supposé Nicolas nie. Il précise qu’il se prénomme Philippe et que, malheureusement, il n’a jamais mis les pieds au pays du fado.

Chaque semaine, la journaliste et animatrice Julie Laferrière et l’humoriste, animateur et illustrateur Pierre Brassard posent un regard original sur les usagers du transport en commun.

Ligne 80, direction sud. Nous sommes mercredi, il est 14h20.

Ça nous est arrivé à tous.Dans un sens comme dans l’autre. Soit d’être confondu avec quelqu’un d’autre, soit de se méprendre sur l’identité d’autrui.

En ce mercredi tranquille de mi-semaine et de mi-journée, c’est ce qui se passera sous nos yeux.

Le bus n’est pas tellement rempli. Il y a de l’espace pour tout le monde. Monte à bord une femme qui a la fin trentaine. Bien coiffée. Bien vêtue. Bien chaussée. Bien comme il faut. Elle a le panache que procure la confiance en soi.

Elle avance lentement, cherchant du regard un siège bien situé. Son choix s’arrête sur une banquette à plusieurs places où est assis, notamment, un homme de son âge. Lui aussi est bien coiffé, bien mis et propre de sa personne.

Elle le regarde furtivement et tourne brusquement la tête vers lui, avec enthousiasme.

Elle s’exclame : «C’est pas vrai!!!! C’est toi?!? Ça fait tellement longtemps. Mais c’est fou; t’as pas du tout changé Oh! Ça me fait vraiment plaisir de te voir.»

L’homme la regarde, aussi amusé que mal à l’aise. De toute évidence, il ne partage pas avec elle la joie de ces retrouvailles émouvantes. «Je suis désolé. Je crois que vous faites erreur», dit-il un peu sèchement.

La femme, sûre d’elle, insiste. Elle confirme auprès de son interlocuteur interloqué qu’il s’appelle bien Nicolas et qu’au hasard d’une rencontre en Europe, ils ont voyagé un moment ensemble au Portugal, 10 ans plus tôt. Le supposé Nicolas nie. Il précise qu’il se prénomme Philippe et que malheureusement, il n’a jamais mis les pieds au pays du fado.

La dame freine sec son élan, physiquement et émotivement. Elle recule sur son siège et baisse la voix. Elle rougit, entortille ses doigts autour de ses gants. Elle se sent soudainement prise en otage et bien seule sur cette banquette de la honte.

Se lever pour s’asseoir plus loin serait un geste hostile à l’endroit du faux Nicolas. Alors que rester à côté de celui qu’elle était presque sur le point d’inviter chez elle pour le prochain réveillon lui semble insupportable.

Pourquoi sommes-nous si gênés par ce genre d’erreur, pourtant bien humaine? Pourquoi, dans ce contexte, avons-nous le sentiment de perdre la face?

Nous nous sentons pris en défaut. Surpris de nous être comportés de manière aussi familière envers quelqu’un qui s’avère, finalement, un parfait étranger.

Et pourquoi, en contrepartie, sommes-nous vexés d’avoir été pris pour quelqu’un que nous ne sommes pas?

La dame se confond en excuses, expliquant à l’inconnu Philippe que ce dernier et le voyageur de Lisbonne se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

Et c’est peut-être ça, au fond, qui rend si mal à l’aise. Cette idée des deux gouttes d’eau identiques, dans un monde où chacun se sent si unique.

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