Pierre Brassard | www.pierrebrassard.com L’homme regarde encore quelques secondes sa frimousse renfrognée avant de replier la pochette, un peu découragé. Il se dit que c’est absurde. Que toute sa vie on lui a ordonné de sourire sur les photos de Noël, d’anniversaire, de collation des grades, de vacances, de compétitions de judo, etc.

Chaque semaine, la journaliste et animatrice Julie Laferrière et l’humoriste, animateur et illustrateur Pierre Brassard posent un regard original sur les usagers du transport en commun.

Autobus, ligne 80, direction sud. Nous sommes lundi. Il est 16 h 40.

Il est assis à côté de moi. Il porte une moustache à laquelle il semble apporter le plus grand soin. Il est coiffé et vêtu avec autant de minutie. L’homme coquet qu’il est négocie brillamment avec sa jeune cinquantaine. En fait, il en paraîtrait 10 de moins si ses mains ne le trahissaient pas.

L’homme attire davantage mon attention lorsqu’il sort de son sac une petite pochette de carton. Celle-ci contient deux photos identiques, format passeport. Je lorgne discrètement, mais néanmoins efficacement, vers les portraits qui révèlent le visage neutre et fermé du monsieur. Lui-même se scrute, remettant franchement en question la consigne exigeant que nous affichions une face de plâtre sur nos passeports. C’est quand même dommage que l’image de soi offerte aux frontières des pays que nous visitons soit un air bête de calibre olympique.

L’homme regarde encore quelques secondes sa frimousse renfrognée avant de replier la pochette, un peu découragé. Il se dit que c’est absurde. Que toute sa vie on lui a ordonné de sourire sur les photos de Noël, d’anniversaire, de collation des grades, de vacances, de compétitions de judo, etc. Alors que, bien souvent, il n’en avait aucunement envie.

Et voilà que dans le contexte du document qui le confirme en tant que citoyen canadien, il lui faut adopter un air des plus durs. Un visage NEUTRE, peut-on lire sur le site du gouvernement. L’homme ne s’habitue pas. Même après plusieurs renouvellements, il s’assoit chaque fois devant le commis de la pharmacie et sourit de toutes ses dents. Le photographe en herbe le rappelle alors à l’ordre. Et il lui faut souvent plusieurs prises avant de réussir à capter le visage désincarné désiré.

L’homme sait bien que cette photo ne représente pas un souvenir et qu’elle doit être lisible par un dispositif de reconnaissance faciale.

Ce qui est encore plus antinomique dans cette histoire d’air de bœuf imposé, c’est que souvent nous sommes remplis de joie au moment de faire prendre ce genre de photo. Parce que nous partons bientôt en voyage : qui plus est, en vacances. L’homme ne se laisse pas démotiver par ce chapitre photographique. En effet, il se projette déjà aux douanes d’un pays exotique, où il ira savourer un repos bien mérité. Et à ce moment précis, il affichera son sourire le plus éclatant et le plus sincère. Pas pour une caméra ni pour la postérité, mais pour lui-même. Tout simplement parce qu’il sera authentiquement heureux. Et avec un peu de chance, le douanier ne pourra s’empêcher de lui sourire à son tour.

La chronique Hors du commun fera relâche pendant l’été, que nous vous souhaitons des plus agréables. À bientôt. Pierre et Julie

Aussi dans Hors du commun :

Nous utilisons maintenant la plateforme de commentaires Facebook Comments sur notre site web. Grâce à celle-ci, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!