Salutations et menuet. Pétrie de cette émotion fébrile de tulipes qui chantent du Marjo en nous aguichant de leur indicible beauté, je vous écris ces quelques mots. Chaque année, dès janvier, quand je promène mon daim frisé au parc dans le grésil et les petits bouts de glace qui me fouettent les globes oculaires, je m’élance dans le décompte des grands espoirs, celui des mois (des jours, des heures ET DES MINUTES) qui me séparent de la mi-mai. Cette mi-mai, promesse de lilas sur le crâne, de coups de soleil sur les dessus de pieds et de bouquets de muguets dérobés à la faveur de la nuit (le plus doux des larcins).

Je saisis l’ivresse de la plante qui se déploie la cuisse et qui fait du bien au bulbe. Ce sentiment que l’avenir frappe à ta porte, même si t’as des traces de sauce à sloppy joe tout le tour du bec, en Crocs dans le terreau et la blancheur du jarret abandonnée à la brise. Je te saisis la frénésie, Suzie; faire cuire une saucisse sur le gril en culotte courte en hurlant son ravissement n’a pas le même effet en février.

Mais tout ce sommeil perdu. Oh, ne me mens pas, Suzie. Je t’ai entraperçue, la nuit dernière, jaquette de popeline au vent et lanterne à la patte, allant vérifier si cette pelouse, cette si jolie pelouse, verdissait comme il se doit. Au début, tu te riais de ces messieurs qui ne vivent que pour se brandir le gazon vert, SI VERT, PLUS VERT QUE LE VERT LUI-MÊME, torse bombé devant le biseau de chaque brin et l’absence de chicorée de pauvres en leur devanture. Mais un beau soir, durant tes programmes, 63 annonceurs t’ont bien fait comprendre que ton devant de maison faisait dur que le tabarli.

Toutes ces plaques jaunasses, Suzie. Ces brins inégaux. Ces odieux pissenlits en voie de passer de moussettes à Kraken à éradiquer à la pointe du sabre. Et ces bouttes de terre sèche, Suzie. CETTE CALVITIE URBAINE exposée aux passants qui n’ont pourtant rien demandé de plus que d’être ensorcelés par l’audacieuse disposition de tes graminées-hommage à la tiare de Meghan Markle et non pas de passer le restant de l’année à lutter contre cette irrémédiable envie de se sacrer dans le fleuve à la seule pensée de ton terrain négligé de souillon qui s’en sacre ben, des désirs botaniques d’autrui.

Ton gazon, Suzie. Celui que tu menaces d’un poush-poush de ciguë à la moindre irrégularité, battements de paupières irréguliers; sur lequel tu saupoudres des graines gainées – GAINÉES – d’engrais issus des larmes de la Santa Maria et que tu hydrateras à l’eau de Pâques en lui fredonnant doucement une valse musette. Celui pour lequel tu as engagé des petits gars en salopette propre qui s’assurent que tout est vert, à l’équerre, érectile, miraculeux, à se filer les bas de nylon quand la pilosité te dresse à la vue de tant de pas possible.

Ton gazon est spectaculaire, Suzie. Mais il me terrifie.

Prends soin de toi. La bise.

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