Hier après-midi, j’étais assis sur un banc de parc et je profitais d’un merveilleux soleil de fin d’été en ne pensant à rien. Tout d’un coup, du coin de l’œil, j’ai vu apparaître un ancien ami d’école que je n’avais pas vu depuis la fin du secondaire. C’était l’une de ces personnes – nombreuses au cours d’une vie – dont on oublie complètement l’existence; une de ces personnes que tu vois tous les jours pendant des années et puis un jour, comme ça, elle sort complètement de ta vie, sans au revoir ni regret.

Mais en réalité, plus qu’un ami, ce gars-là avait été ce que tous les parents du monde appellent une «mauvaise fréquentation». Il avait été l’étincelle qui s’allume dans le grand tunnel d’ennui que constitue l’adolescence; la mèche qui, grâce à une imagination aussi fertile que tordue, avait fait exploser bien des éclats de rire et des coups de coudes complices. Il avait été un acolyte, un partenaire et le co-concepteur d’une quantité impressionnante de tours pendables destinés à tester les limites de l’autorité ou simplement à se divertir. En le voyant approcher au loin avec sa même face de tannant – plus grasse qu’avant, plus cernée aussi, mais toujours illuminée par un regard espiègle et le même air taquin – me sont revenus en mémoire certains de nos mauvais coups.

Il y avait notamment eu le truc du marqueur : pendant un examen, lorsque la classe était silencieuse et que tous les élèves étaient concentrés sur leur copie, on sortait tous les deux notre marqueur, on enlevait le capuchon et on déposait le crayon sur le bord de notre pupitre, la pointe feutrée dépassant à peine dans la rangée, puis on posait l’avant-bras dessus pour cacher le dispositif. Quand les profs – on le faisait seulement avec ceux qu’on trouvait désagréables – se promenaient dans la classe pour vérifier qu’on ne trichait pas, ils frottaient leur veston, leur pantalon ou leur robe contre la pointe des marqueurs et finissaient l’examen avec des jolies rayures roses et vertes fluo sur leurs vêtements, tels des zèbres se préparant à aller à un after-hour. C’était vraiment l’fun.

Le gars marchait toujours vers moi dans le parc et, soudain, il me vit, me reconnut et sourit brièvement en continuant d’avancer vers le banc où je me trouvais. Comme souvent quand je rencontre quelqu’un que je n’ai pas vu depuis longtemps, un malaise me saisit : de quoi lui parler? Comment résumer plus de 25 ans de silence-radio dans une conversation de coin de rue? Quoi dire quand tu haïs le small talk? Se rappelle-t-il seulement toutes nos histoires? Est-il devenu lui-même quelqu’un de plate?

Mon vieux chum s’est arrêté devant moi, m’a observé quelques secondes et m’a juste dit:
– Crime que j’suis vraiment content que tu perdes tes cheveux toi aussi.
– …

Et c’est là que j’ai compris qu’on allait reprendre exactement là où on s’était laissés.

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