Hier, je suis allé voir quelqu’un qui est incarcéré à la prison de Bordeaux. Pour la plupart d’entre nous, la seule visite en prison que nous ferons dans toute notre vie sera celle pendant une partie de Monopoly.

Mais le vrai truc est assez différent.

Bordeaux est une prison de briques jaunes, massive et impressionnante, du nord de Montréal. Elle a été construite en forme d’énorme astérisque à cette époque pas si lointaine où l’on construisait pour que ça dure. Situé au bord de la rivière des Prairies, cet établissement carcéral de basse sécurité a été ouvert en 1912 pour désengorger la prison au Pied-du-Courant (près du pont Jacques-Cartier) qui débordait.

Dans la salle d’attente, une foule bigarrée d’une trentaine de personnes attend de voir un proche. On y voit des gens de toutes les origines, un reflet assez juste de la démographie québécoise : des Blancs francophones en majorité, des anglophones aussi, des gens d’Amérique latine, d’Afrique du Nord, des Antilles, d’Asie, d’Europe de l’Est, etc. On constate clairement dans cette salle d’attente que la petite criminalité n’épargne personne.

Cette petite criminalité, c’est celle qu’on ne voit jamais dans les journaux. Ce n’est pas celle des triples meurtres, des fraudes pyramidales gigantesques ou des règlements de comptes entre mafieux célèbres. C’est celle du consommateur de drogue et de son petit pusher de 19 ans, pris la main dans le sac; de la bataille de rue, du vol de dépanneur, du vandalisme, du petit méfait. C’est aussi celle d’une société qui abandonne beaucoup de ses jeunes (notamment beaucoup de ses jeunes hommes); une société qui ne parvient pas à leur trouver une place et qui laisse plutôt le bras froid de la justice s’abattre sur des vies qui ont souvent commencé dans la misère, engendrant un cycle de pauvreté, de violence et de criminalisation.

Les familles dans la salle d’attente ont la mine basse. L’endroit est propice aux sombres sentiments : austère et gris, on y sent le poids du temps peser sur les grandes arches qui soutiennent les murs extérieurs. Un couple de quinquagénaires est debout devant moi. La femme s’est acheté une barre de chocolat, une boisson gazeuse et un sac de chips dans la machine distributrice et mange goulûment ce repas composé de presque tous les groupes alimentaires. Son mari est un homme de petite taille au ventre énorme dont les cheveux épars tentent avec peine de former un coq, à la manière d’Elvis. Il porte des bottes de cow-boy et un manteau d’une marque de motos bien connue. Voyant que je l’observe, il me dit:

«T’sé, avant, moé, j’travaillais icitte.
– Ah oui?
– Ben, t’sé, j’avais pas les clés…»

À la suite de cette (excellente) boutade, accompagnée de plusieurs clins d’œil complices, l’homme s’est fendu d’un grand éclat de rire tellement communicatif qu’une bonne partie de la salle s’est mise à glousser en chœur. J’avoue que j’ai ri aussi, ce qui ne m’arrive pas souvent. Et dans ce lieu triste, qui est aussi l’antichambre de la non-liberté et le visage apparent d’une forme d’échec collectif, c’était probablement le mieux que nous pouvions tous espérer.

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